Saint-Valentin : Comment les couples ayant une grosse différence de revenus organisent-ils leurs finances au quotidien ?

SALAIRE En 2011, les femmes en couple hétérosexuel en France gagnaient en moyenne 42 % de moins que leur conjoint

Jean-Loup Delmas
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L'argent, rarement évoqué dans un couple, peut pourtant scléroser toute une relation
L'argent, rarement évoqué dans un couple, peut pourtant scléroser toute une relation — Pixabay
  • C’est bien connu, l’amour permet de surmonter toutes les différences, mais il y en a des plus complexes que d’autres à supporter.
  • L’argent est souvent un sujet qui sème la zizanie dans une relation. Il est encore parfois tabou.
  • Conjoints et conjointes constatent que de trop gros écarts salariaux entraînent bien des disputes et des incompréhensions au quotidien.

« Dans le couple, l’argent, c’est le pouvoir. Un rapport de domination s’installe autour de celui qui a le plus haut  salaire », attaque Fabienne Dupuij, money-coach et fondatrice de l’Ecole de l’Argent, où elle dispense des conseils sur la gestion financière pour des particuliers ou des professionnels. Un pouvoir qui n’est pas verbalisé la plupart du temps et ce silence qui l’entoure sclérose souvent la relation : « Etant donné que  l’argent est souvent évité dans les discussions, le grand fantasme c’est de penser que chacun touche la même somme. D’où le réflexe de payer 50/50, afin d’éviter "les prises de tête". En réalité, c’est très rare que deux conjoints touchent le même revenu, il y a donc souvent un ou surtout une lésé. »

Une étude de l’Insee de 2014 avait conclu qu’en 2011, dans 3/4 des couples hétérosexuels, l’homme gagnait plus que la femme. En moyenne,  les femmes en couple percevaient un revenu annuel 42 % inférieur à celui de leur conjoint. Par comparaison, cet écart n’était que de 9 % entre les femmes et les hommes sans conjoint, précise l’étude. Pour Margaux Terrou, thérapeute de couple, « nos sociétés ont deux grands tabous : le sexe et l’argent. Les revenus dans le couple combinent les deux, d’où un vide de conversation. Il est fréquent que chacun ne sache pas le salaire de l’autre. »

Amour, gloire et inégalité

Un écueil dans lequel se reconnaît parfaitement Sophie*, enseignante de 33 ans, dont le conjoint Bastien*, commercial en pleine ascension professionnelle et salariale, touche quatre fois plus chaque mois. Un fossé de revenus qui ne se ressent pas dans la gestion financière, déplore la jeune femme : « Il veut toujours qu’on fasse 50/50. Au restaurant, pour l’appartement, pendant nos vacances… "Principe d’égalité", dit-il. Nos dépenses sont peut-être égales, mais pas équitables ».

Sophie veut bien être souple, mais même avec la toute bonne volonté du monde, les limites d’une telle répartition se font vite sentir : « Dans l’absolu, qu’il ne veuille pas dépenser plus que moi, pourquoi pas ? Mais avec nos salaires respectifs, on n’a pas du tout les mêmes envies ». Lorsqu’elle se contenterait bien d’un repas sur le pouce, lui veut un restaurant, quand Sophie se satisfait de vacances made in France, Bastien* ne vibre que pour l’étranger : « Même sur les courses, on se dispute ! On n’a pas toujours besoin de bio ou de viande à chaque repas. Monsieur s’est mis à aimer le luxe, moi à compter mes sous. »

Egalité ou prospérité, le dilemme du couple

Vous connaissez le refrain, « quand on aime, on ne compte pas », « mais parfois, on devrait quand même », insiste Sophie. « Je l’aime, mais si un jour je le quitte, ce sera à cause de ça ». Afin d’éviter ce genre de dispute et de casser la vaisselle, certains couples décident volontairement de tout faire pour maintenir au maximum une égalité financière. Astrid Hopfensitz, maîtresse de conférences à la Toulouse School of Economics, évoque un dilemme dans la plupart des relations : « Soit le couple cherche au maximum l’égalité entre les revenus, quitte à ce que l’un ou l’autre renonce à une promotion, soit le couple cherche le plus d’argent possible, au risque de creuser l’écart salarial et d’augmenter les tensions ».

L’écart de revenu est lui souvent compensé par autre chose : « La personne qui gagne moins va augmenter sa contribution dans d’autres domaines, afin de rendre au conjoint ce qu’il apporte en termes d’argent », appuie l’experte. L’équité – chacun paie en proportion de son salaire – pose effectivement aussi problème, analyse Fabienne Dupuij : « La personne qui gagne moins va se sentir redevable, et généralement se taire en cas de désaccord. Finalement, le conjoint qui gagne le plus prendra toutes les décisions, puisque c’est lui qui les financera en majorité. »

« Je préfère qu’il fouille mon téléphone que ma fiche de paie »

Enfin ça, c’est surtout vrai dans un sens – on vous laisse deviner lequel. « Lorsqu’un homme gagne plus, la femme va souvent être plus dévolue aux tâches du couple hors argent, afin de compenser. Lorsqu’une femme gagne plus… Elle va souvent être plus dévolue aux tâches externes, pour ne pas heurter la virilité fantasmée de l’homme qui pourrait se sentir menacé par une femme gagnant plus », déplore la coach : « Dans les deux cas, la femme est perdante. »

L’effet retord va même plus loin que ça, puisque selon Margaux Terrou, un tel ego masculin pousserait de nombreuses femmes en couple à renoncer à d’importantes augmentations salariales : « Elles ont conscience que cela va créer de la zizanie dans leur relation et prétextent un manque de temps afin de refuser une promotion. » Pour Mélanie*, qui caracole à 4.500 euros net mensuels, soit plus de 2,5 fois le salaire médian en France, la stratégie est limpide : « Je ne parle jamais d’argent ou de mon métier, afin d’éviter les complexes des hommes. Mon couple tient grâce à cette règle. Je préfère qu’il fouille mon téléphone que ma fiche de paie. »

Et de l’autre côté ?

Marc*, médecin bien payé, le revendique aussi : gagner plus, ce n’est pas toujours facile. « Pour les cadeaux de couple, je ne sais jamais quoi faire : lui offrir un truc digne de mon salaire au risque qu’elle culpabilise de son cadeau à elle, ou quelque chose de moins cher, mais passer pour un radin. » Une problématique qu’il voit se conjuguer avec tout - restaurant, voyage… - sans qu’il ne trouve de solution : « Si j’offre ou paie plus, elle se sent redevable. Si on fait chacun sa part, elle est ruinée. Si on s’adapte à son salaire, je me retrouve avec de l’argent qui ne sert à rien. »

Face à ces soucis, Fabienne Dupuij rappelle le b.a.-ba du couple : co-mmu-ni-quer. Et tant qu’à faire, démystifier l’argent « qui s’impose souvent comme élément central d’un couple, alors qu’il y a bien plus à s’offrir », estime la coach. Parce qu’après tout, c’est la Saint-Valentin, journée idéale pour croire qu’il suffit d’amour et d’eau fraîche pour s’aimer.