Emploi : « Aucun secteur économique n’est épargné par les “bullshit jobs” », affirme Nicolas Kayser-Bril

INTERVIEW Le journaliste franco-allemand Nicolas Kayser-Bril a enquêté sur les emplois qui combinent inutilité sociale et manque de sens

Delphine Bancaud
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Les salariés qui occupent des tâches vides de sens n'en sont pas toujours conscients.
Les salariés qui occupent des tâches vides de sens n'en sont pas toujours conscients. — Pixabay
  • C’est le paradoxe : malgré l’économie de marché, des jobs peu utiles continuent d’exister.
  • Dans Imposture à temps complet : pourquoi les bullshit jobs envahissent le monde*, paru cette semaine, le journaliste franco-allemand Nicolas Kayser-Bril analyse ces emplois « non essentiels ».
  • Ceux qui les occupent n’ont pas toujours conscience de la vacuité de leurs missions. A l’inverse, cela peut générer chez eux un ennui professionnel préjudiciable à leur santé mentale.

« Les bullshit jobs, ce sont des emplois ou des tâches profondément inutiles, mais dont les exécutant.es prétendent l’inverse, que soit par contrainte ou par crédulité », écrit Nicolas Kayser-Bril. Dans Imposture à temps complet : pourquoi les bullshit jobs envahissent le monde,  ​paru ce jeudi le journaliste franco-allemand analyse ces emplois « non essentiels » qui existent dans de nombreuses   entreprises et administrations.

Lui qui a occupé plusieurs postes de ce type pendant sa carrière sait de quoi il parle. Il cite les consultants bidons, les chefs de projets aux missions absconses… Et nous explique à qui ces postes profitent et quelles conséquences néfastes ils entraînent pour ceux qui les occupent et pour la société.

La définition des bullshit jobs n’est-elle pas subjective ?

Si, forcément. Aucun métier n’est à 100 % bullshit, mais certains cumulent des tâches qui ne sont pas utiles.

Dans quels domaines d’activité y a-t-il le plus de postes de ce type ?

Aucun secteur économique n’est épargné par les bullshit jobs. Le domaine du consulting est sans doute un de ceux qui se situent dans le haut du classement. D’une manière générale, le service aux entreprises est assez propice aux bullshit jobs. Comme le montrent certains services vendus qui n’ont aucune utilité, notamment dans le domaine de l’aide au recrutement. Les logiciels utilisant l’intelligence artificielle dans le processus de recrutement n’ont par exemple jamais prouvé leur efficacité. Et pourtant, ils sont toujours commercialisés !

Selon vous, l’administration est aussi un terrain propice à ces postes sans fond…

Pas toute l’administration, évidemment. Les bullshit jobs apparaissent quand une organisation ne fixe pas des missions bien définies. C’est le cas de nombreux pans de la fonction publique, où l’on peine à assurer la mission originelle faute de moyens, et où elle va être supplantée peu à peu par d’autres missions faisables, mais sans réelle utilité.

Pourquoi existe-t-il autant d’emplois inutiles alors que parallèlement, les entreprises font la chasse aux coûts ?

Si l’on observe l’actualité économique des dernières années, plusieurs entreprises en difficulté ont été sauvées grâce à l’intervention de l’Etat. Ce qui laisserait croire que l’efficience économique des entreprises n’est pas aussi importante que l’on pourrait le penser. D’où le fait que certains postes, pourtant peu utiles, perdurent dans des entreprises, y compris celles qui sont fragilisées.

Ces emplois sont-ils systématiquement des postes de cadre ?

Non, tous les étages de la société sont concernés et ces emplois ne sont pas toujours très bien rémunérés. Mais il est vrai que leur proportion augmente quand on s’élève dans l’ascenseur social. D’autant que ces vingt dernières années, on assiste à une multiplication des missions sans réel fond pour certaines fonctions cadres, comme la production de rapports que personne ne lira jamais, des actions de reporting qui sont parfaitement inutiles…

Ces métiers ont-ils parfois pour simple vocation de proposer à des cadres des évolutions de carrière ?

Tout à fait. Ils donnent une légitimité à des personnes qui ont besoin d’un emploi correspondant à un certain prestige. Dans ce cas, les bullshit jobs correspondent à la défense d’un entre-soi. Ceux qui les obtiennent sont les salariés qui ont le meilleur comportement vis-à-vis de l’organisation. L’entreprise les met en valeur avec un poste au titre ronflant, sans forcément que l’on puisse expliquer ce qu’il recouvre comme fonctions.

Le fait que ces postes reposent sur des missions floues rend-il l’évaluation de ceux qui les occupent impossible ?

Oui, puisque la tâche n’est pas claire, le manager n’a pas de critères précis pour en vérifier la bonne exécution. Ce qui fait reposer l’évaluation du salarié uniquement sur son sens relationnel et sa loyauté vis-à-vis de sa hiérarchie, mais pas sur la qualité ou non de son travail. C’est d’ailleurs assez sécurisant pour celui qui occupe un bullshit job, car il ne sera jamais en échec professionnel.

Ceux qui occupent des bullshit jobs en ont-ils conscience ?

Je ne pense pas que ce soit toujours le cas. Car certaines personnes ne s’interrogent pas sur la finalité de leurs tâches. Ils ont une conception assez légitimiste de leur position dans leur entreprise : si on leur a confié ce poste, c’est qu’il a une raison d’être. D’autres sont presque aliénés à leur travail et ne sont donc pas en capacité de le remettre en cause.

Vous racontez avoir occupé un bullshit job dans une agence de développement. Avez-vous ressenti une certaine culpabilité à être rémunéré sur les deniers publics pour un emploi que vous ne jugiez pas utile ?

Non, car j’avais conscience qu’il s’agissait d’un problème systémique. Le fait d’accepter un tel emploi ou de le refuser n’aurait eu aucune incidence sur sa persistance. En revanche, j’éprouvais une forme de culpabilité vis-à-vis des bénéficiaires du programme de l’agence de développement pour laquelle je travaillais, car les pays qui recevaient le plus d’argent n’étaient pas ceux qui en avaient le plus besoin.

Mais n’y a-t-il pas un risque de bore out (le syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui) important ?

Tout à fait. Occuper un tel poste pendant des années, si on a conscience de sa vacuité, peut être une expérience difficile à vivre. Et conduire, dans les cas les pires, à une forme de dépression. Dans mon cas, lorsque je prenais conscience que j’occupais un tel poste, des envies de reconversion naissaient tout de suite. Ce qui m’a permis de ne pas me laisser enfermer dans ce type d’emplois.

La crise du Covid-19 a mis en lumière les emplois dits essentiels. Cela prédit-il une diminution progressive des bullshit jobs ?

Cette crise a mis à nu certaines contradictions : les emplois les plus utiles ne sont pas ceux qui sont valorisés, ni socialement, ni par des augmentations. On aurait pu croire que fortes de ces constats, les entreprises revoient les salaires de ceux qui ont été considérés comme des travailleurs essentiels. C’est en train de se réaliser dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, où des négociations sur les salaires ont lieu actuellement. Mais malheureusement, c’est loin d’être le cas partout. Avec la crise sanitaire, certains salariés ont aussi remis en cause leurs choix professionnels et décidé de se reconvertir. Mais on est loin d’une réelle révolution sociétale sur le travail.

Pensez-vous que les millénials, qui ont un autre rapport au travail que leurs aînés, vont refuser d’occuper de tels emplois ?

C’est possible. Car ils ont la certitude que le fait de travailler ne leur permettra pas forcément d’avoir des moyens financiers importants. D’où leur plus grande exigence sur le sens de leur travail.

* Imposture à temps complet : pourquoi les bullshit jobs envahissent le monde, de Nicolas Kayser-Bril, Éditions du Faubourg, 2022, 18 euros.