Emploi : Serveurs, électriciens, routiers… Pourquoi certains métiers n’arrivent pas à recruter

TRAVAIL Alors que le marché de l’emploi est reparti, les difficultés de recrutement s’accentuent pour de nombreuses entreprises

Delphine Bancaud
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Les aides à domicile sont particulièrement recherchées en ce moment.
Les aides à domicile sont particulièrement recherchées en ce moment. — PPE/SIPA
  • « En 2019, selon la Dares et Pôle emploi, 6 métiers sur 10 étaient en forte tension, alors que seuls 1 sur 4 l’étaient en 2015 », souligne le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui a présenté un avis sur le sujet ce mercredi.
  • Il s’agit de postes dans différents domaines : cadres en informatique, aides à domicile, serveurs, travailleurs sociaux, aides ménagères, conducteurs routiers, ingénieurs dans l’industrie, géomètres, régleurs, électriciens, cuisiniers…
  • Pour y remédier, il faut agir sur les salaires, les conditions de travail, la formation et l’orientation des jeunes.

C’est une impasse qui ne date pas d’hier et dont la France ne parvient pas à se sortir. Alors que notre pays comptait 5,6 millions de chômeurs en décembre 2021, plus d’une entreprise sur deux rencontre des problèmes de recrutement persistants, selon une note conjoncturelle de la Banque de France publiée ce mardi. Et ces difficultés n’ont fait que s’accroître : « En 2019, selon la Dares et Pôle emploi, 6 métiers sur 10 étaient en forte tension, alors que seuls 1 sur 4 l’étaient en 2015 », souligne le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui a présenté un avis sur le sujet ce mercredi, répondant à une saisine du Premier ministre.

Une problématique d’autant plus préoccupante que le marché de l’emploi repart, en dépit de la flambée épidémique liée à la propagation fulgurante du variant Omicron. « Le marché du travail connaît depuis six mois une dynamique inédite et le taux de chômage est à un de ses plus bas niveaux depuis quinze ans. La demande de travail des entreprises dépasse l’offre disponible dans certains secteurs. Ces difficultés sont pénalisantes pour leur activité », a déclaré au Cese Elisabeth Borne, la ministre du Travail. Or, selon l’Insee, les créations d’emploi seront de l’ordre de 80.000 au premier semestre 2022. Et  selon la Dares, 286.000 emplois étaient vacants au 3e trimestre 2021, faute de candidats. Des postes dans différents domaines : cadres en informatique, aides à domicile, serveurs, travailleurs sociaux, aides ménagères, conducteurs routiers, ingénieurs dans l’industrie, géomètres, régleurs, électriciens, cuisiniers…

Davantage de reconversions depuis le Covid-19

Parmi les causes identifiées, le manque d’attractivité de ces métiers dits « en tension », et ce « en raison de leur pénibilité ou de leur faible rémunération », souligne Thierry Beaudet, président du Cese. Ou des horaires décalés qu’ils imposent. L’insuffisance d’actifs qualifiés dans certains domaines pointus est aussi l’une des raisons majeure à ce problème, notamment dans l’industrie, l’informatique et le bâtiment. Certains métiers pâtissent aussi d’une mauvaise image. « Les filières industrielles éprouvent des difficultés à attirer des candidats, particulièrement dans des métiers d’ouvriers qualifiés et de techniciens, malgré des dispositifs de formation initiale et professionnelle souvent développés au plus près des besoins des professions », souligne le Cese.

L’inadéquation géographique entre l’offre et la demande de travail est aussi une réalité, explique Frank Ribuot, président du groupe Randstad France : « Dans des endroits très ruraux, certaines personnes n’ont pas la capacité d’être véhiculées » , ce qui les empêche d’être mobiles et d’accéder à certains postes. Mais la crise sanitaire a aussi accentué ces problèmes de recrutement, comme le souligne Pierre-Olivier Ruchenstain, rapporteur de l’avis du Cese : « Elle a modifié les attentes des salariés en matière d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle ». Davantage de désirs de reconversion se sont aussi exprimés : « 25.000 personnes étaient ainsi indisponibles au moment de la réouverture des hôtels, cafés et restaurants », souligne-t-il. La France n’est pas seule à subir ce phénomène : « Les Etats-Unis ont connu un phénomène de grande ampleur, "le big quit". On estime à ce jour que 20 millions d’actifs américains ont démissionné après la crise du Covid-19 », poursuit-il.

Négocier dans chaque secteur d’activité

Un constat qui appelle à des actions. Le Cese estime que les solutions passeront par des négociations de branche. Notamment sur les salaires, sachant qu’en octobre 2021, 45 branches sur 220 avaient encore des minima inférieurs au Smic. Et en mettant en place des avantages en faveur du pouvoir d’achat des salariés, tels que les chèques déjeuners et les chèques garde d’enfants. Le Cese propose que ces avantages collectifs bénéficient d’une exonération fiscale et sociale, sous réserve que la rémunération conventionnelle soit au moins égale au Smic.

Parmi les autres recommandations du Cese, le développement des offres d’accueil des jeunes enfants et la réduction des dépenses engagées par les parents pour y faire face. Il estime qu’il faudrait aussi développer les groupements d’employeurs (qui partagent une main-d’œuvre). Selon le Cese, cela peut « représenter une solution concrète aux tensions de recrutement pour les petites structures ne bénéficiant pas de services de ressources humaines ».

Il est impératif aussi, selon lui, de mieux orienter les élèves vers les métiers qui recrutent. Notamment en faisant découvrir dès le collège les métiers porteurs, via des visites d’entreprise, des interventions de chefs d’entreprise ou de professionnels dans les classes, des stages d’observation…

Le gouvernement met l’accent sur la formation

Certaines branches n’ont pas attendu les recommandations du Cese pour commencer à bouger : le patronat de l’hôtellerie-restauration a proposé en décembre une nouvelle grille des salaires assurant une rémunération minimum supérieure de 5 % au Smic, et qui se traduirait « par une augmentation moyenne de 16,33 % par rapport à la grille actuelle ». Les négociations avec les syndicats ne sont pas encore terminées.

De son côté, le gouvernement a présenté en septembre un plan de réduction des tensions de recrutement, qui repose essentiellement sur la formation aux métiers en tension. L’État va débloquer 600 millions d’euros pour permettre aux PME de moins de 300 salariés de former 350.000 personnes supplémentaires. Et 560 millions d’euros supplémentaires seront fléchés pour former 1,4 million de demandeurs d’emploi en 2022. Enfin, sont prévus 240 millions pour financer des primes à l’embauche en contrat de professionnalisation pour les demandeurs d’emploi de longue durée. Cela suffira-t-il pour créer des vocations ?