Raclette, vin, chocolat… Les aliments à base de CBD fleurissent en France (malgré un flou juridique)

CONSO Les produits alimentaires à base de CBD, l’une des molécules du chanvre, se multiplient

Charles-Edouard Ama Koffi
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Des tas de produits au CBD se cherchent un cadre légal. (illustration)
Des tas de produits au CBD se cherchent un cadre légal. (illustration) — BERTRAND GUAY / AFP
  • Le CBD est devenu ces dernières années, notamment depuis le début de la crise sanitaire, particulièrement tendance.
  • Et on retrouve cette molécule extraite du chanvre dans de nombreux aliments.
  • Mais l’usage – alimentaire ou non – du CBD en France reste flou d’un point de vue légal.

Pour des millions de gens, le Cannabidiol (CBD) est apparu au grand jour au printemps 2019. Kim Kardashian organise alors la babyshower de son 4e enfant sur le thème de cette molécule extraite du chanvre. Elle poste sur Instagram des photos de la fête, où les convives ont notamment pu apprécier du thé au CBD. Plus de 3,6 millions de likes plus tard (et peut-être grâce à Kim), le CBD cartonne : on compte « 1.500 points de vente » en France, selon Patrick Bédué, à l’origine du premier salon professionnel dédié, mi-octobre à Paris. « Le premier confinement a été une onde de choc, ajoute-t-il. Il y a eu un bouche-à-oreille, quelques influenceurs sont entrés dans la brèche et les boutiques ont fleuri ». Selon le syndicat professionnel du chanvre, le marché pourrait représenter plus d’un milliard d’euros dans deux ans.

Une mine d’or telle que le CBD s’est désormais fait une place dans nos assiettes. Selon l’organisme Inter Chanvre, les ventes en magasin « bio » de produits alimentaires issus du chanvre se sont élevées en 2017 à 3,76 millions d’euros en France, en hausse de 8 % par rapport à 2016. Et ce avant le boom actuel.

Des chocolats et du rhum

Sur les boutiques en ligne fleurissent des chocolats (pour un « divin mariage », dit-on), du vin (il est « euphorique ») ou du fromage à raclette (pour « manger en se faisant du bien ») au CBD. Une molécule réputée pour ses vertus anxiolytiques - à la différence du THC, autre composante de la feuille de cannabis, qui lui est psychotrope -. Cette présence dans de nombreux aliments ou boissons est, selon Patrick Bédué, purement publicitaire. « C’est un simple effet marketing pour avoir un goût de chanvre, voire herbal ou fleural », tranche-t-il.

Est-ce pour un « simple effet marketing » que la marque Saka Spirit a décidé, en octobre, de commercialiser un rhum à base de CBD avant Noël ? « Quand on voit le marché autour du CBD, on peut se poser la question. Mais ce n’est pas pour faire le buzz. C’est à la demande de nos distributeurs et de nos clients que nous avons eu cette volonté, se défend Cléa Fougères, cheffe de projet digital de la marque. Nous créons des rhums botaniques, alors c’est cohérent avec notre image de marque d’y ajouter du CBD ». Avant de reconnaître que « ce n’est pas tellement le goût qui va changer, mais plutôt l’effet relaxant du CBD. »

Des effets sur la santé encore discutés

Cet effet relaxant, mis en avant par les marques qui commercialisent le CBD dans les aliments, est sujet à caution. Auditionné en juillet 2020 par une commission parlementaire sur le « chanvre bien-être », Alexandre Maciuk, enseignant-chercheur à la faculté de pharmacie de l’université Paris-Saclay, estime que « le CBD n’est certes pas […] stimulant, euphorisant, désinhibiteur comme le THC, mais il est clairement psychotrope. »

Il est notamment utilisé pour servir d’alternative à des consommateurs de THC. « Nous connaissons l’usage du CBD fait par des personnes qui en prennent pour arrêter de consommer du cannabis, explique à 20 Minutes Claire Desbats, directrice des centres du Rhône membres de l’association addiction France. Ils essayent de consommer d’une autre manière. Les produits alimentaires avec du CBD sont à la mode, mais il est fort probable qu’ils soient bientôt interdits en France. »

Une législation encore en évolution

Souvent présenté comme « 100 % légal » par les marques, l’usage – alimentaire ou non — du CBD est en réalité plus complexe, puisque aucun texte n’évoque précisément le cannabidiol. Un arrêté de 1990 modifié en décret en 2013 encadre l’utilisation du chanvre aux seules « fibres et graines de la plante », ce qui exclut l’utilisation de la fleur, dont est issu le CBD. La Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), dans un avis publié en juin2018, a également exclu la feuille de la commercialisation.

Mais ces décisions de justice ont été balayées par la décision de la Cour de justice de l’UE en novembre dans l'affaire Kanavape. Les deux fondateurs de cette start-up de cigarettes électroniques à base de CBD avaient initialement été condamnés pour « infraction à la législation française des substances vénéneuse ». Après leur appel, cette décision européenne a été qualifiée « d’historique » par leurs avocats. Et pour cause, elle permet aux différents acteurs du marché du CBD de pouvoir continuer l’aventure. « Avec ce rendu dans le dossier Kanavape, on estime qu’on peut utiliser la fleur et que le CBD peut circuler librement en France », se réjouit Laure Bouguen, fondatrice de la start-up Ho Karan, qui vend notamment des chocolats ou du lubrifiant comestible avec du CBD.

Un nouveau texte de loi devrait bientôt voir le jour, selon la MILDECA, jointe en novembre par Libération. Mais pas de quoi effrayer Laure Bouguen. « Je suis une entrepreneuse et les entrepreneurs font ce qu’ils peuvent, innovent et corrigent si besoin. C’est comme cela qu’on avance. Ce n’est pas avec des juristes que l’on fait avancer la France. »