Quatre idées reçues sur l’immigration et son « poids » dans l’économie

ETUDES Le Conseil d’analyse économique a réalisé une synthèse de nombreux travaux scientifiques

Nicolas Raffin
Un contrôle douanier à l'aéroport de Nice.
Un contrôle douanier à l'aéroport de Nice. — SYSPEO/SIPA
  • L’immigration est souvent la cible de caricatures dans le débat politique.
  • Une note rédigée par plusieurs membres du CAE rappelle ce mardi que l’immigration de travailleurs qualifiés est un vecteur important pour la croissance d’un pays.
  • Plusieurs idées reçues sont également combattues.

Quel est l’apport, où le coût éventuel, de l’immigration en France ? Plusieurs membres du Conseil d’analyse économique (CAE), organisme de recherche rattaché à Matignon, se sont penchés sur cette matière sensible ce mardi, avec la publication de plusieurs notes. « Le débat public sur l’immigration est dominé par les questions identitaires et sécuritaires (…) Les véritables enjeux de l’immigration économique, ceux de la croissance à long terme, ne sont, eux, jamais discutés », regrettent les auteurs, Emmanuelle Auriol et Hillel Rapoport.

En plus de développer toute une série de recommandations (voir encadré à la fin de l’article) pour attirer des travailleurs qualifiés, le CAE s’emploie à démonter certaines idées reçues sur l’immigration, au regard des travaux disponibles. 20 Minutes vous a compilé les quatre éléments les plus marquants.

Idée reçue n°1 : « L’accueil des réfugiés représente un coût considérable pour les finances publiques »

En France, les réfugiés représentent environ 550.000 personnes (dont 118.000 demandes d’asiles en cours), soit 0,8 % de la population totale. Pour le CAE, « les pays hôtes doivent, dans un premier temps, apporter aide et soutien matériel à l’installation [des réfugiés], ce qui représente un coût ». D’après une étude du FMI datée de 2016, ce coût des demandeurs d’asile s’élevait à un milliard d’euros par an en France (soit 0,05 % du PIB). Le rapport du CAE précise néanmoins que « ces dépenses publiques ne sont pas des pertes sèches d’un point de vue économique ».

En effet, « l’aide apportée aux réfugiés, qu’elle soit monétaire ou directement sous forme de mise à disposition de biens et services, se traduit par une augmentation immédiate de la consommation nationale sous forme de logement, de nourriture et/ou de services. En clair, cette aide s’apparente à un plan de relance de l’économie par la consommation ». Le CAE s’appuie sur une étude de 2018 qui a étudié l’impact des demandeurs d’asiles sur les économies européennes entre 1985 et 2015. Elle montre que leur poids – les coûts, donc – pour les finances publiques est négligeable à court terme. Sur le long terme, l’intégration des réfugiés sur le marché du travail est même bénéfique pour l’économie globale, puisque ces derniers payent des impôts et des cotisations « qui dépasse [nt] rapidement le coût public initial d’accueil ».

Idée reçue n°2 : « Les immigrés prennent le travail des Français »

Selon le CAE, qui s’appuie sur une étude de 2015 *, « l’immigration [en France] a un effet positif à la fois sur les salaires et l’emploi des natifs de même niveau de qualification ». D’autres études menées aux Etats-Unis apportent une nuance, en remarquant que l’afflux d’immigrés peut provoquer temporairement une hausse du chômage parmi les travailleurs les moins qualifiés, même si cet effet disparaît à long terme.

Cet effet négatif est en outre contrebalancé par d’autres facteurs. « L’embauche de travailleurs qualifiés étrangers permet d’alléger les tensions sur le marché du travail sans pénaliser les travailleurs natifs », note ainsi le CAE. Dans ces métiers en tensions, l’arrivée d’immigrés n’a pas conduit à une baisse du salaire moyen des travailleurs français. « L’immigration dans son ensemble a un impact faible sur le marché du travail à court terme », notent les auteurs.

Idée reçue n°3 : « La France est trop généreuse avec les demandeurs d’asile et/ou les réfugiés »

Pour le CAE, il faut inverser la problématique. En effet, « des conditions d’accueil détériorées pèsent fortement et durablement sur les trajectoires économiques et sociales des réfugiés, provoquant ainsi une perte pour l’économie d’accueil tout entière ». Autrement dit, moins les réfugiés s’insèrent rapidement sur le marché du travail, moins les bénéfices pour la société se font sentir.

Or, en France, les demandeurs d’asile ont interdiction de travailler pendant les six premiers mois de leur arrivée sur le territoire. Par ailleurs, « la durée et l’incertitude portant sur la procédure de demande d’asile ont des effets délétères et persistants sur l’intégration économique des arrivants », expliquent les auteurs. Selon ces derniers, les pays ont donc tout intérêt à favoriser l’accueil et l’intégration rapides des réfugiés dans plusieurs dimensions (emploi, compétences linguistiques, relations sociales).

Idée reçue n°4 : « Au global, l’immigration est un poids pour l’économie française »

« L’immigration ne creuse pas les déficits publics, répond le CAE. Suivant les pays et les années, la contribution nette des immigrés aux finances publiques se situe dans une fourchette comprise entre + 0,5 % et – 0,5 % du PIB ». Au-delà de cet aspect purement comptable, la note insiste sur le fait que les immigrés qualifiés sont souvent plus à même de créer des entreprises et d’innover : aux Etats-Unis, « bien que les immigrés ne soient que 13 % dans la population, ils représentent 26 % des entrepreneurs ».

Néanmoins, la France connaît une situation quelque peu différente : « une immigration peu qualifiée, peu diversifiée et concentrée géographiquement comme la nôtre alimente les biais de perception de l’opinion publique », reconnaissent les auteurs, pour qui il est donc indispensable d’attirer les talents étrangers de toutes origines (voir encadré ci-dessous).

Le CAE remarque enfin que « l’immigration irrégulière (…) est mal tolérée par l’opinion publique. Un moyen de la décourager est d’en limiter les bénéfices. Cela suppose d’intensifier les contrôles aléatoires dans les entreprises ». Or, à l’heure actuelle, ces contrôles « représentent moins de 10 % des contrôles de la lutte contre le travail illégal (…) C’est insuffisant pour décourager les employeurs d’avoir recours à des travailleurs en situation irrégulière ».

*Ortega J. et G Verdugo (2015) : « The Impact of Immigration on the French Labor Market : Why so Different ? », Labour Economics, vol. 29.

Comment développer l’immigration économique qualifiée ?

Dans leur note, Emmanuelle Auriol et Hillel Rapoport indiquent que « l’immigration de travail, et notamment de travail qualifié, reste marginale dans notre pays ». Le premier motif de titre de séjour est celui du regroupement familial. Or, « lorsqu’elle est au départ peu qualifiée et peu diversifiée du point de vue des lieux de naissance, comme c’est le cas en France, il en résulte une diversité et des qualifications moindres de la population immigrée ». Attirer une immigration de travail qualifiée – avec les bénéfices économiques attendus – suppose donc de revoir en partie la politique migratoire, estiment les auteurs. Ils font alors plusieurs propositions :

  • Introduire « un système clair et prévisible » pour les candidats à l’immigration économique, « de type "système à points" [comme aux Etats-Unis ou au Canada], qui pondérera les études, l’expérience, les compétences linguistiques, les liens personnels et familiaux, voire l’origine ».
  • Amplifier le dispositif « passeport talent », qui permet à de jeunes immigrés diplômés dans leur pays de venir en France.
  • Favoriser la transition « études-emploi » des étudiants étrangers en assouplissant les critères exigés pour leur premier emploi (pas de salaire minimum ou d’adéquation du travail avec le diplôme).