« France 2030 » : Le pays peut-il devenir un leader des start-up de l’innovation comme les Etats-Unis ?

HIGH-TECH Emmanuel Macron souhaite faire de la France une des leaders de l’innovation

Jean-Loup Delmas
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Emmanuel Macron veut des start-up innovantes en France
Emmanuel Macron veut des start-up innovantes en France — Ludovic MARIN / POOL / AFP
  • Dans son discours présentant son projet économique pour « France 2030 », Emmanuel Macron a annoncé vouloir faire de la France un pays spécialiste des start-up de l’innovation.
  • Un vœu pieux que le président compte concrétiser avec un financement de 30 milliards d’euros.
  • Suffisant pour réussir cet objectif et créer les leaders de l’innovation de demain ?

Le nouveau Tesla, SpaceX ou Blue Origin sera-t-il français ? C’est en tout cas le souhait d’Emmanuel Macron. Lors de son discours autour de son projet économique « France 2030 », il a fixé au pays l’ambition de devenir une « grande nation d’innovation ». Et pour cela, la France doit, selon le locataire de l’Elysée, moins miser sur les grands groupes historiques du CAC40 que sur les nouveaux venus. « La réindustrialisation française passera aussi, et peut-être surtout dans certains domaines, par les start-up », a déclaré le président.

« Si on veut construire la France de 2030, on doit reconquérir de la part industrielle, on doit réinnover dans et par l’industrie et donc décider de multiplier des financements de start-up industrielles », a insisté Emmanuel Macron. Mais la France a-t-elle vraiment de quoi faire émerger les Jean-François Bezos et autre Léon Musk de demain ?

La place de numéro 1 impossible

Le terreau est là, à en croire Servane Delanoë-Gueguen, enseignante-chercheuse à la Toulouse Business School et spécialiste des écosystèmes entrepreneuriaux. Evidemment, malgré son optimisme affiché, égaler ou surpasser les Etats-Unis d’ici à 2030 semble totalement chimérique : « nous n’avons ni les mêmes forces de production, ni les mêmes financements, ni la même culture », rappelle-t-elle. La France ne dominera donc pas le monde de l’innovation à la fin de la décennie, fermez le ban.

Même constant clair, net et précis pour Stéphane Villers, économiste spécialiste de la macroéconomie : « On ne peut pas comparer notre capacité à investir de l’argent public à la capacité des Etats-Unis à le faire, ils ont huit fois notre PIB ». L’innovation est peut-être une question d’audace, de culot, de génie, mais avant tout une question de moyens financiers. L’économiste cite à ce titre l’exemple du vaccin contre le coronavirus : « Qui les as trouvés en premier ? Les Etats-Unis, qui ont investi des milliards et des milliards dedans. C’est ça l’innovation : celui qui investit le plus gagne. »

Miser sur l’Europe

Pour les deux expertes, la solution est donc tout trouvée pour espérer un jour regarder les Etats-Unis dans les yeux : l’Union européenne. Les 27 peuvent mieux prétendre à boxer dans la même cour que Washington : à peu près la même population, les mêmes parts du marché mondial, et le même PIB. « Si la France veut créer un futur entrepreneur star, il a tout intérêt à vite se tourner vers le marché international, au moins européen. S’il se concentre sur le marché français, il ne percera pas au-delà », étaye Servane Delanoë-Gueguen.

Qui plus est, l’alliance entre plusieurs nations peut apporter un mélange de compétences salvateur au moment de chercher à innover. Mais là aussi, il y a l’ambition et la réalité : une telle coopération entre les nations européennes reste difficilement envisageable à court terme.

Dynamisme français

Des motifs d’espoir existent néanmoins. En termes de start-up, la France partait de bien plus loin, et a rattrapé une partie de son retard. « A son niveau, la French Tech est en train de s’imposer », s’enthousiasme Stéphanie Villers. En 2013, la French Tech levait au total 600 millions d’euros dans l’année. En 2018, quatre milliards. Un chiffre parmi tant d’autres qui illustre le rythme français. Si la France ne peut égaler les Etats-Unis, elle s’en inspire, rajoute Servane Delanoë-Gueguen : « Il y a eu de grands changements ces deux dernières décennies, avec une vraie capacité à essayer, à prendre des risques, une culture de l’entrepreneuriat qui s’est développé dans le pays, et plus d’investissement ».

Ça tombe bien, Emmanuel Macron a parlé d’investir plusieurs milliards d’euros supplémentaires. Pour l’enseignante-chercheuse, il faut néanmoins faire attention à ces financements, qui peuvent être piégeux s’ils sont trop délimités, le président parlant notamment d’investir massivement dans les technologies écologiques : « L’innovation surgit de là où on ne l’attend pas, il faut donc laisser une grande liberté aux start-up et non pas leur imposer un cahier des charges précis. »

Mais finalement, un Jean-François Bezos bien de chez nous est-il possible malgré tout ? Oui, pour Servane Delanoë-Gueguen. La réponse est plus nuancée chez Stéphanie Villers : « Des Bezos ou des Musk, la France doit déjà en avoir plein, on sait très bien créer des têtes bien formées et innovantes, ce qu’on ne sait pas faire, c’est les conserver. » L’une des innovations récente les plus marquantes est le vaccin ARN contre le coronavirus, notamment par Moderna. Son PDG, Stéphane Bancel, est français. Mais n’est plus en France.