Crise: «Le fossé entre l'effort engagé en Europe et aux Etats-Unis est évident»

INTERVIEW Michel Cabannes, professeur d'économie à Bordeaux IV, analyse les différences entre les politiques économiques américaine et européenne face à la crise...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Des poupées russes représentant les chefs d'Etat Barack Obama (Etats-Unis) et Nicolas Sarkozy (France) ainsi que les Premiers ministres Silvio Berlusconi (Italie) et Gordon Brown (Grande-Bretagne).
Des poupées russes représentant les chefs d'Etat Barack Obama (Etats-Unis) et Nicolas Sarkozy (France) ainsi que les Premiers ministres Silvio Berlusconi (Italie) et Gordon Brown (Grande-Bretagne). — Stoyan Nenov / Reuters

Nicolas Sarkozy l'a répété mardi soir, et avant lui François Fillon: la France ne mettra pas en oeuvre de nouveau plan de relance axé sur la consommation. Et ce malgré une mobilisation sociale soutenue par l'opinion et les appels répétés du Fond monétaire international et des Etats-Unis.

Sur ce point, le gouvernement français est conforté par ses voisins européens, qui n'envisagent pas non plus d'effort supplémentaire. Michel Cabannes, professeur d'économie à Bordeaux IV, analyse les raisons historiques de cette différence entre la politique économique des Etats-Unis et de l'Europe face à la crise.

Peut-on considérer que les pays de l'Union européenne sont sur une même ligne économique face à la crise?

Non car les sommes engagées dans les plans de relance sont d'un montant assez variable. Si la France y a consacré 1,3% de son PIB, comme le Royaume-Uni, l'Espagne a investi 2,2% de son PIB, l'Allemagne 2% et l'Italie 0,4%. Par ailleurs, le contenu des plans de relance est lui aussi différent. La France a beaucoup axé sur l'investissement, le Royaume-Uni sur la consommation avec une baisse de la TVA et l'Allemagne a plutôt équilibré les deux. Malgré tout, le fossé entre l'effort engagé en Europe et aux Etats-Unis, qui en sont à près de 6% du PIB, est évident.

Pourquoi cet écart aussi important?

Certains économistes affirment que le choc de la crise a été beaucoup plus important outre-Atlantique et qu'il est donc logique que les montants investis soient plus élevés. Mais il s'agit aussi d'une différence de modèle économique. A chaque fois qu'il a fallu relancer l'économie, que ce soit lors de l'éclatement de la bulle Internet ou après le 11-Septembre, les Américains ont mis le paquet en terme monétaire puis budgétaire, ne craignant pas de donner des impulsions vigoureuses. Depuis quinze, vingt ans, l'Europe s'est au contraire éloignée des références «keynésiennes» (de l'économiste John Maynard Keynes, ndlr), se montrant réticente à manipuler les budgets et la politique monétaire à contre-courant des cycles économiques. Preuve en est la politique prudente du président de la BCE, Jean-Claude Trichet.

Comment expliquer cette réorientation économique?

Il y a peut-être une influence des conceptions au sein de l'Union européenne et des différents ministères de l'Economie, même si la Grande-Bretagne reste un peu à part. La conception d'un «ordo-libéralisme» semble s'être répandue. Ce courant, apparu dans les années 40 en Allemagne à l'initiative du milieu chrétien-démocrate notamment, a donné naissance à l'économie sociale de marché, qui a marqué l'organisation de la république fédérale allemande et répond à deux trois grands principes: il faut préserver la concurrence, quitte à ce que l'Etat intervienne, il faut des politiques sociales, et il ne faut pas trop s'éloigner de l'équilibre budgétaire.

Mais face à la crise, cette politique est-elle adaptée?

Elle prend bien la mesure de la nature structurelle de la crise. Les Européens et plus particulièrement la France et l'Allemagne appellent d'ailleurs à réguler la finance, qui ne l'a pas été depuis vingt-cinq ans. Mais les Etats-Unis ont mieux compris l'ampleur conjoncturelle de la crise. Les deux politiques sont donc complémentaires. Ce qu'il faudrait, c'est mettre également en cause l'hégémonie de la logique de la finance dans toute l'économie et donc dans les entreprises et pas seulement dans le secteur financier.