Restauration : Le pourboire par carte bancaire défiscalisé va-t-il booster le secteur ?

FISCALITE Avec cette mesure, le gouvernement espère donner un coup de pouce au secteur de la restauration, fragilisé par la crise du Covid-19, et redonner de l’attractivité à ces métiers

Manon Aublanc
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Le paiement des pourboires par carte bancaire va être encouragé par leur défiscalisation.
Le paiement des pourboires par carte bancaire va être encouragé par leur défiscalisation. — Frederic Scheiber/20 Minutes
  • Les pourboires payés par carte bancaire dans les cafés et restaurants seront défiscalisés dans les prochains mois, a annoncé Emmanuel Macron ce lundi. Il ne seront pas soumis aux charges sociales pour les employeurs, ni à l'impôt pour les salariés. 
  • Cette mesure, applaudie par la profession, est destinée à redonner de l’attractivité à un secteur en manque de bras.
  • D’autant plus que, depuis le début de la crise sanitaire, les Français utilisent de moins en moins d'espèces, privilégiant le paiement en carte bancaire.

« Dans les prochains mois », les pourboires payés par carte bancaire dans les cafés et restaurants seront défiscalisés, a annoncé Emmanuel Macron, ce lundi lors d’une visite au Salon international de la restauration, de l’hôtellerie et de l’alimentation à Lyon. Une mesure destinée redonner de l’attractivité à un secteur en manque de bras et fragilisé par les confinements.

Les pourboires, même versés en liquide, doivent en théorie être déclarés au fisc, mais, dans la pratique, c’est très rarement le cas en raison des cotisations sociales pour les employeurs et des impôts pour les salariés. Avec la mesure annoncée par le chef de l’Etat, le pourboire reviendra donc entièrement dans la poche du salarié – et ce de manière tout à fait légale. Mais ce dispositif sera-t-il suffisant pour combler les 110.000 emplois qui sont à pourvoir dans la restauration ?

Une source de motivation pour les salariés

Si les professionnels se réjouissent, c’est que cette mesure pourrait permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés et, de facto, l’attractivité d’un secteur en manque de bras. « Cela va vous permettre d’attirer plus de jeunes et de moins jeunes pour leur dire "Tu peux gagner plus que le salaire et le bonus que je te verse" », a déclaré le chef de l’Etat, ce lundi matin. « Cela va inciter les jeunes à venir dans nos métiers, tirer le service vers le haut, et inciter les clients à reconnaître la qualité du service », a poursuivi Roland Héguy, président de l’Umih (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie), auprès de l’AFP.

« Le pourboire, ça fait partie intégrante du secteur, ça a toujours attiré du monde. Ça peut représenter quelques euros à quelques centaines d’euros dans les établissements de prestige », s’est réjoui auprès de 20 Minutes Romain Vidal, secrétaire général du Groupement national des indépendants (GNI) Paris-Ile de France.

Outre l’aspect financier, le pourboire a également une dimension symbolique, analyse Brigitte Auriacombe, professeure en marketing et chercheuse au Lifestyle Research Center à l’EM Lyon, coautrice de Le pourboire : ce qu’en pensent les acteurs. « Pour les salariés, le pourboire est un signe de reconnaissance, de gratitude, c’est très valorisant. Celui qui donne dit "merci pour votre travail" », explique-t-elle à 20 Minutes, estimant que ça peut être « une source de motivation dans un secteur qui est en crise en termes de recrutement ».

Mais cette mesure ne doit pas exempter pas le patronat d’une réflexion sur la façon de « revaloriser [ces] métiers, en améliorant les conditions de travail et les grilles de salaires », a mis en garde Roland Héguy.

Les paiements par carte bancaire généralisés avec la crise

Pour que les salariés du secteur voient une différence sur leur fiche de paie, encore faut-il que la mesure séduise les clients. En France, où le pourboire n’est pas nécessairement une tradition, difficile de savoir si les consommateurs vont adopter ce geste de générosité. « Le pourboire ne fait pas partie de la tradition française, contrairement à d’autres pays où il est quasi obligatoire. Mais, depuis quelques années, on a vu qu’avec les dons aux associations, par le biais des centimes arrondis dans certains commerces, c’est entré dans les mœurs, notamment chez les jeunes, c’est bon signe », estime Elisabeth Tissier-Desbordes, professeure émérite de marketing et de comportement des consommateurs à l’ESCP.

Et l’utilisation quasi systématique de la carte bancaire, nettement privilégiée depuis le début de la crise sanitaire, pourrait donner un coup de pouce au dispositif. « Maintenant que tout le monde paie par carte bleue ou via des applications, très souvent, on n’a plus de monnaie pour rajouter 3 à 5 euros pour le service. Quand on aura la possibilité de laisser un pourboire en carte bancaire sur la note, ce sera beaucoup plus facile », s’est félicité Didier Chenet, président du GNI, auprès de l’AFP.

L’arrondi, la solution parfaite ?

Reste à savoir quelle forme prendra ce geste de gratitude. « Chaque établissement choisira son propre système et s’organisera comme il voudra, que ce soit en proposant l’arrondi ou en laissant le client fixer la somme de son pourboire, par exemple », ajoute Romain Vidal. Et des systèmes de paiement permettant de laisser un pourboire en réglant par carte existent déjà, comme myPOS ou Sunday. Avec ces applications, le client opte pour un pourcentage de l’addition ou définit un montant personnalisé.

Pour Elisabeth Tissier-Desbordes, c’est le système choisi par les établissements qui pourra motiver les clients : « Si le modèle choisi, c’est d’arrondir l’addition, ça peut marcher. Ce sont quelques centimes qui ne coûtent rien au consommateur, ni en termes d’argent, ni en termes de temps », estime l’enseignante, qui poursuit : « Il faut un minimum de gestes pour un minimum de temps. » Et les chiffres laissent bon espoir que les Français adoptent davantage ce réflexe. Selon une étude CSA pour Lyf publiée en mai dernier, 35 % des Français ne laissent pas de pourboire par manque de monnaie, et 71 % déclarent être favorables aux pourboires dématérialisés.