Chine : Tout comprendre au séisme provoqué par le géant de l’immobilier Evergrande

ANALYSE Deux experts du pays se penchent pour « 20 Minutes » sur les conséquences possibles des difficultés financières du groupe

Nicolas Raffin
— 
Evergrande: le géant de l'immobilier chinois, au bord de la faillite, inquiète les bourses — 20 Minutes
  • Le géant chinois de l’immobilier Evergrande pourrait faire faillite.
  • Or, des millions de propriétaires chinois ont investi dans ce groupe.
  • L’État pourrait donc intervenir, afin d’éviter un risque économique et social.

L’empire Evergrande va-t-il s’effondrer en Chine ? Le plus gros promoteur immobilier du pays, qui compte 200.000 employés, est criblé par une dette énorme de 260 milliards d’euros. Ce mardi, il a reconnu pour la première fois qu’il ne pourrait peut-être pas rembourser tous ses créanciers, et notamment tous les petits propriétaires chinois qui lui avaient fait confiance. Une faillite du groupe aurait donc de très fortes conséquences, a minima dans le pays. Pour y voir plus clair, 20 Minutes a contacté plusieurs spécialistes du sujet et vous propose un petit récap'.

Comment Evergrande a-t-il construit sa fortune et pourquoi ça coince maintenant ?

« Evergrande illustre un modèle valable pour l’ensemble de l’économie chinoise, à savoir la croissance par l’endettement, explique Jean-François Dufour, directeur du cabinet de conseil DCA Chine-Analyse. Le groupe privé s’est lancé dans le secteur immobilier et pendant longtemps, il a réussi à convaincre les banques de le financer en permanence. Tant que la dynamique était là, ça fonctionnait ».

Le problème, c’est que ce modèle est très sensible au retournement de conjoncture. La pandémie de Covid-19, et surtout la nouvelle donne chinoise en matière d’immobilier, ont porté un coup quasi fatal à Evergrande. « En début d’année, le gouvernement a fixé des règles d’endettement beaucoup plus strictes, rappelle Mary-Françoise Renard, professeure à l’université de Clermont-Auvergne et économiste spécialiste de la Chine. Evergrande ne remplissait pas les conditions, et a été obligé de brader des logements pour être sûr d’avoir des liquidités ». Mais le pouvoir central a aussi décidé il y a quelques mois que le groupe devait finir entièrement ses logements avant de pouvoir les vendre.

Evergrande ne peut alors plus compter sur l’argent frais de futurs propriétaires pour financer les appartements déjà en construction. Dans le même temps, il doit payer les chantiers pour achever 1,4 million de logements, selon une estimation de l’AFP. Et le piège se referme. « En voyant que la dette était beaucoup trop importante, les agences de notation ont fortement dégradé sa notation, ce qui fait qu’il est devenu très compliqué de convaincre les banques de prêter de l’argent » argumente Mary-Françoise Renard.

Quelles sont les options désormais ?

« Si Evergrande fait faillite, il y a deux risques principaux dans le pays, estime Jean-François Dufour. D’abord, le risque économique. Les banques chinoises verraient que l’État ne souhaite plus intervenir en dernier recours et pourraient décider de durcir l’accès au crédit, ce qui conduirait à un fort ralentissement de l’économie. Ensuite, le risque social : si demain, des personnes qui ont tout investi se retrouvent à la rue, elles pourraient vouloir remettre en cause le système ». Or des millions de propriétaires chinois ont investi dans l’entreprise.

Pour ces raisons, les spécialistes interrogés pensent que Pékin ne va pas rester les bras croisés. « La Chine va probablement mettre Evergrande sous tutelle de l’Etat, avec à la clé une vente des actifs et des reprises des programmes immobiliers par d’autres sociétés. A l’arrivée, ce sont les banques chinoises qui vont supporter le coût de cette dépréciation », estime Jean-François Dufour.

Y a-t-il un risque pour l’économie mondiale ?

La déroute du groupe immobilier chinois pourrait révéler quelques surprises. « Il est possible qu’un fonds spéculatif américain ait acheté de la dette d’Evergrande et doive vendre d’autres positions pour se couvrir, ce qui pourrait provoquer un effet domino », avance Alexandre Baradez, analyste chez IG France, interrogé par l’AFP. Pour l’analyste, la situation n’est pas sans rappeler le scandale Archegos, fin mars, lors duquel une société d’investissement new-yorkaise avait fait perdre des milliards de dollars à plusieurs banques en prenant des positions particulièrement risquées.

« Même s’il faut rester prudent, je ne pense pas que les problèmes d’Evergrande entraîneront des effets systémiques dans le monde entier, renchérit Jean-François Dufour. Cela aura probablement un impact sur les investisseurs étrangers qui ont misé sur Evergrande, et qui ne récupéreront jamais leur argent. Ils ont eu une forme de confiance aveugle dans le modèle chinois ».