Pétrole, gaz, électricité… Les prix de l’énergie vont-ils continuer à grimper en Europe ?

POUVOIR D’ACHAT Certains spécialistes estiment que les prix resteront élevés dans le futur

Nicolas Raffin
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La centrale gaz-charbon de Saint-Avold en Moselle.
La centrale gaz-charbon de Saint-Avold en Moselle. — POL EMILE/SIPA
  • Le prix de gros de l’électricité atteint des records en Europe.
  • Une situation notamment liée à la forte demande sur le gaz.
  • La transition énergétique, elle, supposera un accompagnement financier des ménages les moins aisés.

Toujours plus haut. Depuis quelques mois, les prix de l’énergie ne cessent de grimper en Europe, mettant les porte-monnaie à rude épreuve. En France, le prix du gaz a augmenté de 8,7 % en septembre, après + 5 % en août et + 10 % en juillet. A la pompe, le prix du sans-plomb 95 (SP95 E10) s’est renchéri de 25 centimes d’euros/litre depuis un an. En Espagne, le prix de gros de l’électricité a triplé sur douze mois, faisant exploser la facture de nombreux ménages. Tout l’enjeu est maintenant de savoir si ces hausses sont temporaires… ou si l’Europe doit se préparer à une énergie toujours plus chère dans les prochaines années. Pour avoir une réponse claire, il faut séparer les différentes sources d’énergie.

Sur le pétrole, « nous sommes dans une phase de rattrapage, avec un retour des prix au niveau d’avant-crise, explique Bernard Keppenne, chef économiste chez CBC Banque. A court terme, il est probable que ces prix se stabilisent : d’un côté, l’Opep + [alliance des pays pétroliers] pourrait augmenter sa production, et de l’autre, la persistance du coronavirus risque de réduire l’activité économique, et donc la demande de pétrole ».

Le gaz lié à l’électricité

Concernant le gaz et l’électricité, la problématique est un peu différente. « Pour le gaz, il y a d’abord une demande mondiale en forte hausse du fait de la reprise économique, ainsi que des tensions sur l’approvisionnement » résume Bernard Keppenne. Deux facteurs qui contribuent à tirer les prix vers le haut, alors que chaque pays cherche à accumuler des réserves suffisantes avant la saison hivernale. « Nous importons 99 % du gaz naturel que nous consommons » rappelait fin août Francis Perrin, directeur de recherche à l’Iris spécialisé en stratégies et politiques énergétiques.

Outre son utilisation par les particuliers ou les entreprises, le gaz est aussi utilisé pour produire de l’électricité, via les centrales thermiques. Or, en Europe, le prix de l’électricité est déterminé par le dernier moyen de production « appelé » sur le réseau. Pour schématiser, lorsqu’il faut produire de l’électricité, on utilise d’abord les énergies les moins chères : éolien, solaire, hydraulique. Si elles ne sont pas disponibles ou n’ont pas assez de capacité, on ajoute des énergies dont le coût est plus élevé, dans cet ordre : lignite (charbon de basse qualité), nucléaire, charbon, et enfin gaz (le plus cher). En résumé, une demande accrue en électricité nécessite de recourir au gaz… qui lui-même est très demandé. D’où des prix qui s’envolent… et qui ne sont peut-être pas près de retomber.

Un marché du CO2 qui monte

« Je pense que les prix de l’électricité vont rester hauts dans les prochaines années, explique Maxence Cordiez, ingénieur spécialisé dans le domaine de l’énergie. D’abord en raison des tendances structurelles du gaz. Ensuite, au vu des engagements climatiques pris par l’Europe, le prix du CO2 devrait augmenter, ou a minima rester stable ».

Actuellement, les entreprises européennes de l’énergie et de l’industrie qui consomment des énergies fossiles (comme le gaz ou le charbon) doivent acheter des « quotas » d’émission de CO2 via un marché. Jusqu’à fin 2020, la tonne de CO2 s’échangeait autour de 20-25 euros. Mais l’annonce par la Commission européenne d’un plan visant à accélérer la réduction des émissions de gaz à effet de serre a provoqué un emballement. Les entreprises ont en effet cherché à acheter le plus de « quotas » possibles avant que les règles ne se durcissent. Le prix de la tonne de CO2 s’est donc envolé, jusqu’à atteindre 60 euros fin août. Conséquence : les énergies polluantes sont devenues encore plus chères à produire, puisque pour chaque tonne de CO2 émise, il faut payer le triple du prix habituel.

Ce sont donc toutes ces raisons – forte demande en gaz face à une offre qui ne suit pas, prix du CO2 en hausse – qui conduisent l’électricité à atteindre des sommets en Europe. Pour l’instant, malgré les hausses de certains tarifs, la France reste relativement épargnée. « Les tarifs réglementés permettent d’amortir les augmentations du marché, rappelle Maxence Cordiez. Il y a aussi le mécanisme de l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire), qui permet aux fournisseurs alternatifs de se fournir à un prix très bas auprès d’EDF. »

« Croire que la transition va se faire en douceur est une illusion totale »

Mais ailleurs, comme en Espagne, les ménages doivent parfois faire face à des factures qui ont augmenté de 62 % en un an. Dans l’urgence, le gouvernement espagnol a d’ailleurs dû annoncer ce mardi une baisse des impôts sur l’électricité et une réduction de la TVA, afin d’alléger un peu la note. Pour Bernard Keppenne, ces tensions sont un signe avant-coureur de ce qui va se passer ailleurs en Europe : « Croire que la transition énergétique va se faire en douceur est une illusion totale. Elle sera coûteuse, parce qu’il faudra investir massivement. Pour la rendre socialement acceptable, il faudra évidemment un accompagnement financier des ménages les moins aisés ».

Le gouvernement français, qui garde en mémoire l’épisode des « gilets jaunes », en est parfaitement conscient. Cet été, alors que l’UE présentait son plan pour le climat, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, assurait : « nous ne ferons pas payer aux ménages modestes le coût de la transition écologique ». Bruxelles veut en effet étendre le système de quotas de CO2 au transport routier, ce qui pourrait conduire à une augmentation du prix des carburants. Le chemin qui se dessine est étroit : d’un côté, répondre à l’urgence climatique, de l’autre, trouver des moyens (financiers) pour éviter une montée des tensions sociales et des inégalités que la transition ne manquera pas de causer.