Les entreprises vont-elles augmenter les salaires pour faire face à la pénurie de recrutements ?

MAIN D’ŒUVRE Les difficultés ne sont pas les mêmes suivant les secteurs  

Nicolas Raffin
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Une terrasse à Nice.
Une terrasse à Nice. — SYSPEO/SIPA
  • La question de l’augmentation des salaires est au cœur du débat public.
  • Certaines professions en pénurie de main-d’œuvre pourraient avoir des augmentations.
  • Mais les questions de qualité des emplois et de formation restent tout aussi importantes.

Les augmentations de salaire vont-elles pleuvoir cette année ? Alors que la France est en phase de reprise économique depuis quelques mois, plusieurs secteurs peinent à trouver de la main-d’œuvre. Début septembre, l’Union des entreprises de proximité (U2P) assurait que « 30 % des entreprises » éprouvaient « des difficultés de recrutement », en raison notamment de l’absence de candidatures.

Certains secteurs, comme l’hôtellerie-restauration, ou encore le bâtiment, sont particulièrement touchés. Face à ce constat, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, reconnaissait fin août qu’ « il y aura forcément des augmentations (de salaires) assez significatives l’année prochaine ». Et ce mercredi, le Premier ministre Jean Castex a demandé l’ouverture de négociations entre patronat et syndicats dans les branches professionnelles concernées par les difficultés de recrutement.

Un peu d’augmentation… mais pas trop

« De telles discussions ont déjà été engagées dans sept branches : prévention et sécurité, transport routier, (…) commerce, déchets, propreté, commerce de détail, fruits et légumes et enfin (…) aide à domicile (…) » a-t-il souligné. Dans ce dernier secteur, des hausses de salaires de 13 à 15 % ont déjà été actées pour les salariés d’associations.

« Contrairement à ce qu’on nous a longtemps affirmé, la hausse de salaire n’est pas l’ennemi de l’emploi ou de la compétitivité, se réjouit Yves Veyrier, secrétaire général de Force Ouvrière. Le changement de discours est notable, notamment au gouvernement, et c’est tant mieux ».

Le mouvement de revalorisation semble donc bien enclenché pour certains métiers perçus aujourd’hui comme peu attractifs. Néanmoins, selon l’économiste Mireille Bruyère interrogée par Marianne, il ne faut pas s’attendre à un raz-de-marée. D’après elle, les entreprises ont tout intérêt à ne pas trop augmenter les salaires afin de continuer à bénéficier d’exonérations : « les réductions de ces cotisations s’appliquent pour les salaires qui n’excèdent pas 1,6 fois le Smic. Le dispositif est dégressif à mesure qu’on augmente les salaires (…) Les exonérations conduisent finalement à inciter un tassement des rémunérations autour du SMIC ».

Qualité et formation

En outre, pour convaincre les candidats, la fiche de paye ne fait pas tout. L’hôtellerie-restauration, par exemple, a été épinglée par la ministre du Travail Elisabeth Borne avant les vacances. « C’est un domaine où il y a beaucoup de CDD. Les gens peuvent aussi vouloir des contrats plus longs. Cela doit être quelque chose d’important, d’avoir des emplois de meilleure qualité » expliquait-elle en juin dernier. « Il faut une revalorisation globale de ces emplois, notamment tous ceux de la « deuxième ligne » (caissières, transporteurs), pour les rendre plus attractif, au-delà du salaire » estime quant à lui Yves Veyrier.

Par ailleurs, les difficultés de recrutement peuvent aussi être liées à un manque de formation. Dans le numérique par exemple, l’offre de développeurs web (à savoir les personnes ayant les compétences nécessaires) est inférieure à la demande des entreprises. Conséquence, même si les entreprises augmentent fortement leurs salaires, la pénurie de bras sera toujours là. « Lorsqu’on interroge directement les chefs d’entreprise, le principal frein au recrutement ce n’est pas le salaire, c’est d’abord le manque de compétences des demandeurs d’emplois, ce qui fait que des difficultés de recrutement record cohabitent avec un chômage de masse » assure Emmanuel Jessua, économiste à l’institut Rexecode.

Enfin, pour les secteurs qui ne sont pas concernés par ces difficultés, il ne faut pas s’attendre à un cru 2021 exceptionnel. Selon une étude du cabinet Mercer publiée cet été, les entreprises prévoient des augmentations de salaires d’environ 1,4 % pour cette année. Un pourcentage inférieur à l’inflation (qui pourrait atteindre 2 % en 2021), ce qui signifie que même avec une paye revalorisée, les salariés perdront un peu de pouvoir d’achat. Ils seront tout de même plus chanceux que ceux qui n’auront aucune augmentation. D’après Mercer, cela concerne plus de 55 % des salariés des entreprises sondées.