Gagner plus au chômage qu’en travaillant ? Pourquoi cette affirmation d’Emmanuel Macron est contestable

CALCULS Emmanuel Macron a utilisé cet argument pour justifier sa réforme de l’assurance-chômage. Mais d’après l’Unédic, seuls des travailleurs très précaires sont concernés

Nicolas Raffin
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Le Premier ministre Jean Castex échange avec des demandeurs d'emplois dans un Pôle Emploi en Bretagne, en juillet 2021.
Le Premier ministre Jean Castex échange avec des demandeurs d'emplois dans un Pôle Emploi en Bretagne, en juillet 2021. — MICHEL GAILLARD-POOL/SIPA
  • Lors de son allocution du 12 juillet, le président a défendu sa réforme de l’assurance-chômage.
  • Il a notamment déclaré qu'« en France, on doit toujours bien mieux gagner sa vie en travaillant qu’en restant chez soi, ce qui n’est actuellement pas toujours le cas ».
  • Un argument qui ne vaut que pour une faible partie des travailleurs.

Lors de son allocution du 12 juillet, Emmanuel Macron l’a affirmé haut et fort : « J’ai toujours tenu un langage de vérité ». Parmi les idées présidentielles déclinées ce jour-là, se trouve une déclaration sur la réforme de l’assurance-chômage, que le président de la République veut voir aboutir à l’automne.

Pour justifier cette réforme – pour l’instant suspendue en partie par le Conseil d’État –, Emmanuel Macron a utilisé l’argument suivant : « en France, on doit toujours bien mieux gagner sa vie en travaillant qu’en restant chez soi, ce qui n’est actuellement pas toujours le cas ». Autrement dit : certains chômeurs auraient tout intérêt à ne pas travailler puisque leur salaire serait inférieur à leurs allocations.

Qui touche le chômage ? par 20 Minutes

Copie de Nombre de ruptures conventionnelles entre 2019 et 2021 par 20 Minutes

L’étude contestée de Pôle Emploi

Sur quelles études le président base-t-il son argumentation ? Sollicité par 20 Minutes, le service de presse de l’Elysée n’a pas répondu. Pas très grave, puisque cette affirmation présidentielle de 2021 reprend quasiment mot pour mot l’argumentation faite par Muriel Pénicaud en 2019. A l’époque, celle qui était ministre du Travail avait affirmé qu’ « un demandeur d’emploi sur cinq [soit 20 %] » avait une allocation « supérieure à la moyenne [de ses] revenus ».

Un pourcentage énorme, que la ministre avait justifié avec une étude – réalisée à sa demande – par Pôle Emploi. Or, comme l’avaient déjà souligné plusieurs médias comme Libération ou Mediapart à l’époque, la construction de cette statistique brandie par la ministre était contestable. Pour quelle raison ?

Une étude qui fait parler

Pour y voir plus clair, prenons un travailleur fictif, prénommé Paul. Ce dernier alterne petits boulots et inactivité. Pendant 11 mois, il va travailler huit jours par mois, payés au Smic. Son salaire mensuel moyen sera donc inférieur à 500 euros. Au bout des 11 mois, Paul a acquis assez de droits (88 jours travaillés au Smic) pour toucher le chômage. Pôle Emploi va donc lui verser, pendant 4 mois, une allocation de 920 euros mensuels, donc supérieure à son salaire « moyen », même si elle est perçue sur une durée plus courte.

Selon Bruno Coquet, expert de l’assurance-chômage, le raisonnement opéré par Pôle Emploi n’est pas illogique. « Le but de l’assurance-chômage, c’est de pouvoir maintenir la consommation du chômeur en fonction de ses revenus passés, assure-t-il. Donc prendre comme référence un indicateur du revenu moyen qui lui permettait de vivre lorsqu’il travaillait » est valable.

« Une escroquerie »

A l’inverse, Mathieu Grégoire, sociologue à l’université de Nanterre et spécialiste de l’assurance-chômage, dénonce une argumentation « lamentable ». « Pôle Emploi ne compare pas deux choses équivalentes, c’est une escroquerie », s’insurge-t-il. En effet, l’organisme ne compare pas strictement la période de « travail » avec celle de « chômage », mais bien les périodes de « travail + inactivité » avec le chômage.

Or, d’après Mathieu Grégoire, pour savoir si le travail paye moins que le chômage, il faut enlever du calcul les périodes d’inactivité. Qu’obtient-on alors ? En 88 jours de travail, Paul a gagné 4.664 euros (88 x 53 euros net, Smic journalier de l’époque). En 120 jours de chômage, il a touché 3.680 euros, soit 984 euros de moins. La conclusion est limpide : de ce point de vue, le travail paye plus que le chômage. « La loi prévoit de toute façon que l’allocation journalière versée par Pôle Emploi soit inférieure au salaire de référence », rappelle Mathieu Grégoire.

Cette bataille d’analyse révèle deux approches différentes du calcul de l’allocation-chômage : l’une basée exclusivement sur les revenus du travail, l’autre qui englobe en plus les périodes d’inactivité. Or, c’est cette deuxième option que le gouvernement souhaite voir aboutir avec le changement du calcul du « salaire journalier de référence » (SJR), pour l’instant bloqué par le Conseil d’État.

« Des sommes ridicules »

Reste que l’analyse de Pôle Emploi n’est pas la seule existante. Une autre étude, réalisée par l’Unedic, regarde la question d’une manière différente. L’organisme, qui gère l’assurance-chômage, a comparé en 2019 la situation des chômeurs avant et après qu’ils commencent à percevoir une indemnisation. Contrairement à Pôle Emploi, qui compare seulement les montants, les revenus du travail et l’allocation sont cette fois analysés sur des durées équivalentes (un an).

Le résultat : 96 % des chômeurs indemnisés perçoivent, sur un an, une allocation mensuelle inférieure à leur ancien salaire. Ce qui laisse 4 % de chômeurs – soit environ 125.00 personnes sur trois millions d’ayant-droits – qui « profiteraient » d’un chômage supérieur au fruit de leur travail.

Un chômeur « volontaire » ?

Mais qui sont ces personnes qui suscitent le courroux d’Emmanuel Macron ? D’après l’Unédic, il s’agit de travailleurs dont le salaire net moyen est de… 220 euros mensuels. Au chômage, ils touchent la somme mirobolante de… 290 euros nets mensuels. En prenant la méthode Pôle Emploi évoquée précédemment, le résultat diffère un peu : 90 % des « gagnants » ont une allocation inférieure à 1.300 euros, 47 % touchent moins de 1.000 euros.

Dans les deux cas, il s’agit de personnes qui enchaînent les contrats courts peu rémunérateurs, aussi appelés « permittents ». « Dans l’esprit du gouvernement, ces chômeurs sont soupçonnés de vouloir profiter du système, et donc il veut les pénaliser », s’insurge Mathieu Grégoire.

Cette théorie du chômeur « volontaire » est fortement contestée par les syndicats. Ils estiment que les salariés ne choisissent pas d’être au chômage et subissent plutôt les choix des entreprises de leur faire signer des contrats courts. Leurs arguments avaient d’ailleurs été repris par le Conseil d’État en juin dernier, ce qui avait conduit à la suspension de la réforme de l’assurance chômage.