Brexit : Pourquoi l’île anglo-normande de Jersey a-t-elle été ciblée par les pêcheurs français ?

MENACES Cette petite île se retrouve au centre d’un conflit post-Brexit impliquant la France et le Royaume-Uni

Nicolas Raffin
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Des pêcheurs français devant le port Saint-Hélier de Jersey, le 6 mai 2021.
Des pêcheurs français devant le port Saint-Hélier de Jersey, le 6 mai 2021. — Sameer Al-DOUMY / AFP
  • Les pêcheurs français ont manifesté en bateau ce jeudi près de l’île de Jersey.
  • Ils dénoncent les nouvelles conditions de pêche imposées par le gouvernement local, après l’entrée en vigueur du Brexit.
  • La France a menacé Jersey de rétorsion si l’accord international n’était pas respecté.

Quoi de mieux, pour commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon, qu’un petit affrontement avec le Royaume-Uni ? Ce jeudi, une flottille de bateaux français s’est dirigée vers l’île anglo-normande de Jersey pour dénoncer les nouvelles réglementations de pêche liées au Brexit. Les pêcheurs craignent en effet une sévère restriction de l’accès aux zones situées autour de l’île, un endroit où ils travaillent depuis des années.

Si la situation est restée très calme, le Royaume-Uni et la France ont néanmoins déployé des bâtiments militaires légers à proximité pour surveiller la situation. Jeudi soir, tout le monde est finalement rentré dans son port, mais rien n’est encore résolu.

Pourquoi le Brexit a-t-il conduit à ces tensions ?

Petit rappel géographique : Jersey est située au large de la Normandie, à 50 km environ du port de Granville (Manche). Mais l’île, comme sa voisine Guernesey, est rattachée à la Couronne britannique. « Elles ne font pas partie à proprement parler du Royaume-Uni, mais le pays les représente et les défend au niveau international », indique la BBC. Et ce statut particulier est en partie à l’origine du problème.

Avant le Brexit, c’est l’accord de la baie de Granville (signé en 2000) qui définissait les règles de pêche autour de Jersey, notamment via la délivrance de permis pour les bateaux. Mais fin décembre 2020, l’entrée en vigueur du Brexit, à portée internationale, a annulé cet accord local. Le Brexit a également permis aux autorités de Jersey de décider seules qui pouvait accéder à ses eaux territoriales – une zone d’environ 22 km tout autour de l’île –, via l’octroi de licences.

Jersey point de friction par 20 Minutes

C’est quoi le problème avec les licences ?

Deux points posent question. Le premier concerne les navires de plus de 12 mètres, qui sont ceux avec la plus grande capacité de pêche. Fin avril, Jersey a autorisé 41 bateaux français de ce type dans ses eaux. Mais pour la France, l’île n’a pas délivré assez d’autorisations par rapport à la situation antérieure, puisque 344 demandes avaient été déposées.

Deuxième point de friction : Jersey souhaite également imposer de nouvelles conditions restrictives avec ces permis. Les pêcheurs français se verraient ainsi limités en termes de jours de pêche, de type de poissons ou de crustacés (interdiction de pêcher du homard, par exemple), ou encore d’accès à certaines zones. « C’est en contradiction avec ce qui était dans l’accord de coopération », a regretté ce vendredi Franck Riester, ministre chargé du Commerce extérieur.

De nouvelles frictions sont-elles à craindre ?

Le statut particulier de l’île de Jersey est devenu un vrai casse-tête avec le Brexit. Comme le rappelle James Kane, expert britannique sur les questions commerciales interrogé par La Croix, « le gouvernement de Jersey décide seul du sort de ses eaux territoriales (…) ». En conséquence, poursuit-il, « le gouvernement britannique est dans une position très délicate : vu qu’il s’est engagé auprès de l’UE, celle-ci pourrait prendre des mesures juridiques à son encontre pour rupture de l’accord, ce qui se traduirait par des compensations financières ».

« C’est le politique qui doit prendre le relais, a estimé ce jeudi Dimitri Rogoff, président du comité régional des pêches de Normandie. Si on n’obtient pas gain de cause, il faut que la ministre coupe la lumière ». Une référence à la menace émise par Annick Girardin cette semaine : la ministre de la Mer a affirmé que le blocage actuel pourrait conduire la France à « des mesures de rétorsion », en coupant le courant à Jersey, principalement alimentée par câble sous-marin depuis la France. Avant de plonger éventuellement l’île dans le noir, Paris et la Commission Européenne vont quand même se remettre à la table des négociations avec Londres et Jersey pour vite trouver un terrain d’entente. ​