Impôts des entreprises : Assisterait-on à une révolution économique mondiale ?

FISCALITE Surprise : le FMI et les Etats-Unis veulent davantage taxer les multinationales et les grandes entreprises

Jean-Loup Delmas

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Le président Joe Biden s'est dit favorable à un taux minimum commun pour les entreprises
Le président Joe Biden s'est dit favorable à un taux minimum commun pour les entreprises — Brendan Smialowski / AFP
  • Les Etats-Unis et le FMI invitent à augmenter l'imposition sur les grandes entreprises. 
  • Une décision historique, alors que les deux poids lourds étaient habitué à tenir la position inverse. 
  • Une révolution en cours ? 

Le coronavirus va-t-il entraîner une révolution économique ? Des lignes qui semblaient bien immobiles se mettent soudainement à bouger. Les Etats-Unis, éternels récalcitrants sur cette question, souhaitent un taux d’imposition minimal des entreprises, quel que soit le pays dans lequel elles sont installées. Les entreprises devraient payer au minimum 20 % d’impôt, qu’importe leur territoire d’implantation. Dans le même temps, les Etats-Unis souhaitent augmenter l’impôt des entreprises, voulant le faire passer de 21 % à 28 %. Un double vœu déjà historique, complété par la déclaration du Fonds monétaire internationale ( FMI), prônant pour une augmentation des impôts pour les plus riches et des taxes pour les entreprises ayant fait le plus de bénéfice dans cette période.

Les raisons de ce changement de paradigmes sont vite identifiables : les Etats ont vidé leurs caisses, que ce soit en plan de soutien à l’économie ou – maintenant que le pire semble derrière – en plan de relance. En juin 2020, le FMI avait estimé à plus de 12.000 milliards de dollars les pertes cumulées pour l’économie mondiale pour 2020 et 2021. Chiffre qui devrait monter à 22.000 milliards pour la période 2020-2025, selon la même organisation.

Relancer l’économie à tout prix

« Il n’y a donc pas trop le choix, résume l’économiste Stéphanie Villers. Il faut relancer l’économie et pour cela, il n’y a pas 36 solutions. Cela passera par les plus fortunés et les multinationales, les plus à même d’encaisser cette hausse de taxe. » Si des multinationales qui s’arrangeaient entre les différents pays pour trouver le meilleur taux d’impôt avaient pu être tolérées dans le monde d’avant, en 2021, avec l’explosion de toutes les dettes publiques, la manœuvre passe forcément beaucoup moins bien.

« Rien que le plan de relance américain est estimé à 1.900 milliards de dollars. Cet argent, il va bien falloir le récupérer quelque part », note l’économiste. Et chez ceux avec les reins très solides. Ça tombe bien, en septembre 2020, l’ONG Oxfam réalisait une étude « Covid-19 : les profits de la crise » estimant que les bénéfices de 32 des plus grandes entreprises du monde devraient augmenter de 109 milliards de dollars cette année-là, soit un bénéfice plus grand que les années précédentes. De la même manière, entre la mi-mars et la fin mai 2020, la fortune des 25 milliardaires les plus riches du monde a augmenté de pas moins de 255 milliards de dollars. « La précédente crise économique a déjà montré les limites des politiques d’austérité », plaide Guillaume Allègre, économiste à Science Po et spécialiste des inégalités et de la fiscalité. Au-delà de la crise sanitaire, l’action des Etats-Unis pourrait également s’expliquer par compensation à la politique précédente de Donald Trump, qui avait fait baisser les impôts sur les entreprises.

Une révolution, vraiment ?

Peut-on pour autant parler avec les discours américains et du FMI d’une révolution ? « On n’attendait presque plus que les Etats-Unis pour le taux d’imposition minimal des entreprises, il s’agit donc bel et bien d’un énorme pas en avant, surtout dans la rapidité de mise en œuvre », s’enthousiasme Stéphanie Villers. Le reste de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) y est globalement favorable depuis longtemps. Même si l’experte tempère d’elle-même ses propos : « Ce n’est pas fait pour autant. On voit bien comment, rien qu’au sein de l’Europe, le sujet peine à se mettre en place, notamment avec l’Irlande par exemple qui y est très récalcitrante. » Même si avec les Etats-Unis comme moteur, tout est toujours plus simple.

Dans les faits, Guillaume Allègre rappelle : « Le discours du FMI, de la Banque mondiale, et de l’OCDE a beaucoup changé ces dix dernières années, depuis la dernière crise. Cela fait une décennie que ces organisations parlent d’inégalité, de transition énergétique, de justice fiscale ». Néanmoins, « on peut dire qu’on assiste désormais à un changement, notamment dans la pratique. Il y a passage à l’acte. » Joe Biden en est un bon exemple, lui qui avait toujours été jusque-là dans son parcours politique un « démocrate Reaganien », selon les mots de l’économiste, ayant voté notamment pour plusieurs baisses d’impôt à l’époque.

Et la France dans tout ça ?

« Ce à quoi on assiste, c’est à un élan de bon sens commun », résume Stéphanie Villers. Et la France dans tout ça ? Alors que de nombreux pays augmentent les impôts des entreprises ou des plus riches, Bercy s’y refuse pour le moment. Un non-sens ? « Pour les particuliers les plus riches, il s’agit d’une somme mineure à gagner », plaide Stéphanie Villers. L’impôt sur la fortune (ISF) rapporterait cinq milliards à l’Etat, alors que le coût de la crise est estimé à 180 milliards rien que pour l’année 2020.

Quant aux entreprises, c’est Guillaume Allègre qui se charge de la défense de Paris : « On est l’un des derniers pays au monde à ne pas avoir baissé le taux d’impôt des entreprises. Aujourd’hui, les autres nations le rehaussent, mais au lieu dire que nous, on ne fait rien, on peut aussi penser que les autres pays ne font que rattraper leur retard et qu’on a été précurseur. » Alors que le taux d’imposition minimal des entreprises est étudié à hauteur de 20 %, que les Etats-Unis veulent faire passer leur taux de 21 à 28 %, la France a déjà un taux de 27,5 %. Presque en tête de la révolution.