« Je découvre des aliments qu’en temps normal, je n’achèterais pas »… Durant la crise, ils ont été conquis par les applis antigaspi

TEMOIGNAGES Pour des raisons écolos ou économiques, les applis antigaspi rencontrent le succès

Maureen Songne

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Image d'illustration, antigaspi
Image d'illustration, antigaspi — PinPep/REX/SIPA
  • Les applis « antigaspi » alimentaires permettent de récupérer les invendus de restaurants ou de supermarchés à des prix plus bas.
  • Depuis le début de la crise sanitaire, le nombre de leurs téléchargements a augmenté.
  • Certains les utilisent pour ne pas gaspiller, d’autres pour faire des économies. 20 Minutes leur donne la parole.

L’antigaspi, un mode de consommation accéléré par le Covid-19 ? Quand d’un côté, la crise sanitaire a mis à mal le budget alimentaire de nombreux Français (jeunes travailleurs, étudiants, chômeurs, personnes âgées…), d’autres y ont vu une occasion de mettre la main à la pâte en cuisine, faute d’opportunités de manger en extérieur. Pâte à pain, gâteaux, plats traditionnels… Nous l'avons observé, nombre d’entre vous se sont transformés en cuistots depuis le premier confinement.

Dans ce contexte si particulier, la manière de consommer a pu évoluer. Car qui dit plus de courses, dit plus de dépenses. Remplir son chariot à bas coût grâce aux invendus des supermarchés, récupérer le soir le surplus des restaurants, profiter de dons entre particuliers… Les applications antigaspi, qui existaient pour la plupart avant la crise, ont vu leur nombre d’utilisateurs grimper, comme le rapportait récemment  Le Parisien. Et elles sont nombreuses : Too Good To Go, Save Eat, Geev, HopHopFood… « Clairement, les chiffres ont été multipliés par 6 entre mars 2020 et mars 2021. Il y a un an, on avait 300.000 utilisateurs, aujourd’hui 1.8 million », revendique Jean Moreau, le PDG de Phenix. Une appli qui propose de retirer un panier de produits invendus chez des commerçants proches de chez soi pour environ moitié moins cher.

« Je ne sais jamais quoi cuisiner, donc là, je m’adapte à ce qu’on me donne »

Ces utilisateurs, 20 Minutes leur a donné la parole. Parmi eux, beaucoup de profils variés. Des écolos « zéro déchets » convaincus aux personnes qui le font par souci d’économie, la crise sanitaire a converti, par nécessité ou curiosité, bon nombre de Français. « J’aime l’idée de ne pas gaspiller et ce sont des produits que je n’achèterais pas, témoigne Maude, qui a répondu à notre appel à témoignages. Ça m’évite d’aller en supermarché. En plus, je ne sais jamais quoi cuisiner, donc là, je m’adapte à ce qu’on me donne ».

Comme elle, Karine utilise Too Good To Go depuis deux mois. « Avant, j’achetais souvent des produits dans les zones «antigaspi» des magasins. Cela me permet de découvrir des produits qu’en temps normal, je n’achèterais pas, et de mettre de la diversité dans mes repas, qui sont d’habitude ordinaires et répétitifs. Cela permet également de faire des économies vu le prix des produits ».

« L'axe économique prime sur l'écologique »

Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, ceux qui le font par souci écologique ne forment pas la majorité des utilisateurs, explique le patron de Phenix. « On avait à la base des gens engagés et militants qui faisaient ça pour le côté responsable. Aujourd’hui, pour 70 % de nos utilisateurs, l’axe économique prime sur l’axe écologique. 70 % sont des CSP- qui n’ont pas de hauts revenus, qui ne sont pas des «bobos» ».

Pour beaucoup donc, comme Delphine, lectrice de 20 Minutes, « faire des économies » via des applications est essentiel. Avec un mari en congé maladie et son travail à temps partiel, sans compter leurs deux ados, elle est devenue une utilisatrice régulière.

Des surprises plus ou moins réussies

Problème (ou pas) : via la plupart des applis, l’utilisateur ne peut pas savoir ce qu’il y aura dans son « panier surprise » avant de le récupérer. Ce qui peut causer des déceptions. « Je suis mitigé, car il y a des commerçants (les supermarchés) qui font du vrai anti-gaspillage, mais certains restaurants utilisent ce concept pour augmenter leur chiffre d’affaires, souvent les qualités de produit sont médiocres », déplore Chen.

Au contraire, pour certains, ne pas savoir à l’avance est plutôt positif. « Il y a l’aspect de surprise qui ajoute beaucoup dans cet achat. On ne sait jamais ce que l’on va avoir, et «l’unboxing» entre colocs est toujours attendu, avec chacun nos idées de recettes qui fusent à chaque découverte d’un ingrédient », explique Alexis, utilisateur très enthousiaste de Phenix.

Investir dans le local et le durable

Finalement, pour Jean Moreau, les applis antigaspi ont eu le mérite de « démocratiser » ce type de consommation. « Avant, les gens n’osaient pas dire qu’ils achetaient des invendus. L’émergence des applis a réussi à rendre l’antigaspi presque cool. C’est presque entré dans les mœurs, et ça va devenir un nouveau standard de consommation », espère-t-il.

Catherine Rolin, chargée de mission prévention et gestion des déchets à France Nature Environnement (FNE), y voit elle aussi du positif. « Avec cette crise sanitaire, les gens se posent plein de questions. Privé de tout, on se rend compte de la valeur des choses, dont l’alimentation. Plein de gens se rendent compte que ce ne sont pas des rêveries d’écolos, et essayent de faire ce qu’ils peuvent à leur niveau ».

Mais ces applis ne sont pas, selon elle, une fin en soi pour lutter contre le gaspillage et consommer de manière plus locale. Il faudrait, reprend la chargée de mission, que la prise de conscience s’inscrive dans le temps et aille au-delà de l’alimentaire, pour toucher tous types de produits. Comme le textile, par exemple. « On est optimiste parce que ça avance, mais pessimiste car ça devrait aller plus vite, conclut Catherine Rolin. Les applis apportent leur petite pierre à l’édifice. Il faut être attentifs aux économies qu’on fait pour qu’elles soient investies dans du local ou du durable. »