Nucléaire : Afin de sécuriser la production d’électricité, RTE ne veut pas de fermeture de réacteurs avant 2026

ELECTRICITE Le gestionnaire du réseau électrique estime que les marges de production ne sont pas suffisantes pour se passer de ces équipements

Nicolas Raffin
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La centrale nucléaire du Bugey (Ain).
La centrale nucléaire du Bugey (Ain). — ALLILI MOURAD/SIPA
  • RTE a présenté mercredi ses projections concernant la production d’électricité jusqu’en 2030.
  • Les prochaines années verront de nombreux travaux être réalisés dans les centrales nucléaires.
  • Le gestionnaire du réseau électrique estime donc qu’une fermeture de réacteurs avant 2026 serait risquée.

Un peu de répit pour les centrales nucléaires ? D’après le document de référence en la matière, appelé « programmation pluriannuelle de l’énergie » (PPE) et mis à jour l’année dernière, 14 réacteurs devaient fermer avant 2035 en France. Le mouvement a commencé avec Fessenheim (Haut-Rhin), arrêtée en juin 2020. Et deux autres réacteurs auraient pu connaître le même sort en 2025-2026, avec une «   fermeture anticipée ». Mais ce mercredi, RTE, le gestionnaire du réseau d’électricité français, laisse entendre que le timing pourrait être trop serré.

Dans son rapport sur les perspectives des dix prochaines années, il indique que « l’activation de cette option [de fermeture] est conditionnée à certains critères, qui portent notamment sur la sécurité d’approvisionnement en France et en Europe et sur l’intérêt économique. La décision doit intervenir en 2023, sur la base d’un rapport remis en 2022. À date, RTE estime que les conditions précitées pourront très difficilement être remplies ».

Risque de tension

Pourquoi donc ? D’abord, plusieurs inquiétudes pèsent sur la disponibilité à court terme des centrales nucléaires, et donc sur la capacité à assurer une production d’électricité suffisante. D’ici à 2025, pas moins de 21 réacteurs (sur les 56 en service) vont devoir passer leur visite décennale. Cette inspection, qui nécessite l’arrêt complet du réacteur, est cruciale pour leur permettre de poursuivre leur activité. Or, souligne RTE, certaines opérations de maintenance peuvent durer plus longtemps que prévu : en 2020, le réacteur Bugey 2 (Ain) a ainsi été stoppé plus d’un an, au lieu de six mois dans le planning de départ.

En cas de multiplication des retards dans le redémarrage des réacteurs, la production électrique pourrait être largement revue à la baisse, conduisant à une tension sur le réseau en cas de forte demande, par exemple lors des épisodes hivernaux. « Nous risquons de nous retrouver dans une situation où il faudra faire un arbitrage entre la sécurité d’approvisionnement en électricité [qui suppose de laisser les centrales ouvertes] et la sûreté nucléaire [qui suppose de les arrêter]. Ce n’est pas acceptable », dénonce Yves Marignac, expert du nucléaire et membre de l’institut négaWatt, qui plaide pour la sobriété énergétique. Selon lui, il faut agir sur la consommation d’électricité afin de s’éviter un tel dilemme.

Absence de marge

Pour pallier en partie ces interruptions programmées, la France devrait compter sur la mise en service de l’EPR de Flamanville (Manche). Mais là encore, RTE joue la carte de la prudence étant donné les nombreux retards de ce chantier, dont l’achèvement était à l’origine prévu en… 2012. « Les incertitudes sur l’EPR de Flamanville concernent aussi bien le calendrier de mise de service que son niveau de disponibilité lors des premières années », précise le rapport. Sa mise en service à pleine puissance est désormais attendue pour le printemps 2025, si tout se passe comme prévu. « RTE n’a pas confiance en EDF, relève Roger Spautz, chargé de mission Nucléaire à Greenpeace, puisque ce dernier prévoit une mise en service de l’EPR en 2023 ».

Pour s’assurer d’une production électrique suffisante en cas de nouveau report, RTE estime donc qu’il serait sage de ne pas fermer de réacteur prématurément. « Dans un scénario cumulant retards et moindre disponibilité du parc nucléaire, la France atteindrait le critère réglementaire [le minimum de production demandé], mais sans marge », prévient le gestionnaire de réseau. Pire, « le cumul de configurations défavorables ne peut être exclu, et il conduirait à un déficit de capacité de production à cet horizon [2025] ». Ce scénario, qualifié de « dégradé », pourrait se réaliser notamment si les grands projets d’énergies renouvelables, comme les parcs éoliens en mer, étaient retardés.

« La France est clairement en retard dans le développement des énergies renouvelables, regrette Roger Spautz. Cela relève de la volonté politique. Derrière les annonces, la mise en œuvre ne suit pas toujours ». « J’espère que l’analyse de RTE va réveiller le gouvernement et lui faire prendre conscience que le maintien d’un nucléaire de moins en moins fiable expose notre système électrique à des risques de plus en plus grands, avec des coûts toujours plus élevés », conclut Yves Marignac.