Coronavirus : Les vaccins, un business très rentable pour les labos pharmaceutiques

SANTE Les entreprises les plus avancées dans ce domaine développent des stratégies différentes, au moins sur le plan de la communication

Nicolas Raffin

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Un soignant prépare une dose de vaccin contre le Covid à Marseille.
Un soignant prépare une dose de vaccin contre le Covid à Marseille. — Daniel Cole/AP/SIPA
  • Pfizer, Moderna, AstraZeneca, Johnson & Johnson… Plusieurs grands laboratoires pharmaceutiques ont développé des vaccins contre le Covid-19 depuis le début de la pandémie.
  • Même si leurs stratégies de prix sont différentes, ils visent tous un profit, au moins sur le long terme.
  • Plusieurs chercheurs et ONG plaident pour que les brevets protégeant les vaccins soient levés, afin d’accélérer la production de doses.

Avec son vaccin contre le Covid-19, Pfizer va bénéficier d’une belle injection de cash dans ses comptes. Le mois dernier, le groupe pharmaceutique américain a en effet annoncé que pour son seul produit, il prévoyait de réaliser en 2021 un chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars (12,6 milliards d’euros), et un bénéfice avant impôt d’environ 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros).

« Le vaccin anti-Covid va rapporter énormément d’argent aux laboratoires pharmaceutiques, reconnaît Nathalie Coutinet, économiste de la santé et enseignant-chercheur à l’université Paris-13. Pour eux, c’est une belle opportunité. Même Sanofi, qui a pris du retard sur le vaccin, a gonflé ses résultats grâce à la crise, notamment avec les ventes de Doliprane ». Pourtant, tous les laboratoires lancés dans la course face au coronavirus depuis début 2020 ne sont pas – au moins dans leur communication – sur la même ligne lorsqu’il est question de profits.

Le profit en question

Parmi les entreprises qui commercialisent (ou vont bientôt le faire) un vaccin anti-Covid, deux tendances se dégagent. La première, qui regroupe le Suédo-Britannique AstraZeneca et l’Américain Johnson & Johnson (qui produit le vaccin Janssen), assure ne pas faire de profit à court terme avec la pandémie. Les deux groupes ont en effet répété qu’ils produisaient des doses « à prix coûtant », c’est-à-dire sans réaliser aucun bénéfice.

La seconde tendance, représentée outre-Atlantique par Pfizer et Moderna, assume quant à elle un profit immédiat. A l’été 2020, le PDG de Pfizer, Albert Bourla, jugeait d’ailleurs que l’idée de ne pas faire de bénéfice était «  radicale et fanatique ». S’il évoquait un profit « marginal » pour son groupe grâce au vaccin, une note d’un analyste américain estimait pour sa part la marge commerciale entre 60 et 80 %. Plutôt confortable.

Ces deux stratégies se reflètent partiellement dans les prix demandés aux pays acquéreurs. Dans l’Union européenne, qui a négocié pour l’ensemble des 27 Etats membres, ce sont en effet Moderna et Pfizer qui vendent leurs doses le plus cher, devant Janssen et AstraZeneca.

Prix des vaccins anti-Covid-19 par 20 Minutes

Une technologie de pointe ?

Pour justifier leurs tarifs, Pfizer et Moderna rappellent que leur vaccin à ARN messager est une vraie innovation, qui mérite d’être récompensée. « Le secteur privé a trouvé la solution pour les diagnostics [du Covid-19] et est en train de trouver de nouvelles solutions de thérapies et de vaccins » appuyait ainsi le PDG de Pfizer dans son interview de l’été dernier.

« Pfizer a investi près de 2 milliards [de dollars], ils vont se rembourser assez vite, commente Christelle Cottenceau, directrice de projet au cabinet Alcimed, interrogée par l’AFP. Mais ils ont commencé à investir sans savoir ce qu’ils allaient trouver ». Le PDG de Moderna, pour sa part, considérait en novembre 2020 que sa firme proposait « un prix juste quand on considère le coût pour le système de santé lorsqu’une personne tombe gravement malade avec le Covid-19 ».

Ces deux arguments – innovation et coûts évités pour la collectivité – sont sérieusement questionnés par Nathalie Coutinet. « Moderna reconnaît que la fixation de son prix ne se fait pas en fonction du coût de recherche et développement du vaccin, mais en fonction de ce que les Etats sont prêts à payer, analyse-t-elle. Cela entraîne un risque de sur-profit au détriment du bien commun qu’est la santé publique ». Quant à l’innovation, « les recherches sur l’ARN messager sont anciennes, ce ne sont pas les laboratoires privés qui l’ont développé, mais bien la recherche publique. Par ailleurs, ils sont assez peu coûteux à produire ».

Des « chevaliers blancs » ?

Pfizer et Moderna seraient-ils alors les méchants de l’histoire, face aux « chevaliers blancs » AstraZeneca et Janssen ? La réalité est évidemment plus complexe. « Si les stratégies des labos peuvent être différentes du point de vue de la technologie utilisée ou de la communication, ils ont en revanche la même stratégie économique », juge Quentin Ravelli, chargé de recherche au CNRS et auteur d’une thèse sur les pratiques des laboratoires*. A savoir : gagner de l’argent grâce à leur vaccin. Ainsi, tous les labos n’hésitent pas à faire fluctuer leurs tarifs en fonction des clients et de leur demande (nombre de doses, délais…), comme le montre notre infographie :

Prix des vaccins dans le monde par 20 Minutes

« AstraZeneca peut s’ouvrir des marchés avec des remises ou des prix coûtants, poursuit le chercheur. Mais la masse de consommateurs potentiels est telle que cela va permettre une profitabilité très élevée. De plus, il n’y a pas obligation de transparence sur les coûts de production. Il est donc très difficile de savoir si un vaccin est réellement vendu à prix coûtant. » Par ailleurs, en octobre dernier, le Financial Times révélait un document montrant qu’AstraZeneca prévoyait d’augmenter ses prix dès juillet 2021, considérant que la pandémie serait alors « terminée ».

Pour Johnson & Johnson (J & J), distribuer un vaccin anti-Covid à prix coûtant est l’occasion parfaite pour améliorer une image de marque un peu ternie. Aux Etats-Unis, l’entreprise est en effet sous le coup de poursuites judiciaires concernant son talc, soupçonné d’être responsable de cancers, et ses méthodes marketing, accusées d’avoir participé à la crise des opiacés ayant conduit à l’explosion des overdoses. Comme pour AstraZeneca, cette stratégie du prix bas pourrait prendre fin rapidement : s’il est nécessaire de re-vacciner ou de lutter contre les variants du Covid-19, « on pourrait commencer à envisager de nouvelles opportunités à partir de 2022 », expliquait début mars le directeur financier de J & J, Joseph Wolk.

« Modèle délirant »

Les laboratoires ne sont donc pas si différents les uns des autres. Surtout lorsque l’on s’intéresse à la question des brevets, qui permettent de protéger la propriété intellectuelle des vaccins, et donc d’empêcher leur « copie » par n’importe quel autre acteur.

« Ce modèle me semble délirant en temps de pandémie, où il faut vacciner le plus vite possible, affirme Nathalie Coutinet. Certains Etats ont largement financé la recherche des labos sur les vaccins anti-Covid. Il faudrait donc avoir des vaccins libres de droits ou prévoyant une légère rémunération en contrepartie, une "licence d’office". Mais les pays qui ont une industrie pharmaceutique puissante, comme les Etats-Unis, ne veulent pas en entendre parler ». « Il me semblerait logique de lever le secret industriel, poursuit Quentin Ravelli. Plus on attend, et plus les victimes du Covid sont nombreuses ».

La levée des brevets, vraiment utile ?

En face, les laboratoires avancent l’argument selon lequel la fin des brevets mettrait à mal l’innovation. « L’aventure du médicament est coûteuse, risquée, avec un grand degré d’incertitude (…) Il doit être protégé par un brevet afin d’assurer à son titulaire un retour sur investissement de par le monopole conféré », expliquait dans un texte paru en 2010 Pierick Rousseau, directeur de la propriété intellectuelle pour le groupe pharmaceutique Pierre Fabre.

« En quoi la levée des brevets permettrait-elle d’accélérer la vaccination ? Il faut me l’expliquer, avance Frédéric Bizard, professeur d’économie à l’ESCP et président de l’Institut Santé. Actuellement, les capacités de production pour les vaccins sont saturées. Par exemple, en Russie, où le vaccin [Spoutnik V] est développé par une institution publique, vous avez aussi des problèmes de production alors qu’il n’y a pas de problème de licence. De plus, les vaccins anti-Covid sont assez peu coûteux à l’unité, et le système Covax permet de fournir des doses aux pays les plus pauvres. Donc le problème de prix ne se pose pas ».

Une mise en commun

Pour Quentin Ravelli, « il faut, au contraire, inverser le raisonnement : moins il y a de brevets qui empêchent les chercheurs de mettre en commun leurs travaux, plus les idées circulent et permettent d’obtenir de vrais résultats ».

Une forme de partage au nom de la santé publique que réclament aussi de nombreuses ONG en Europe. Une pétition baptisée « pas de profits avec la pandémie » ambitionne ainsi de rassembler un million de signatures de citoyens de l’UE, afin de forcer la Commission européenne à se pencher sur le sujet.

*« La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique » (Seuil, 2015).