Coronavirus : Télétravail, réorganisations… Quels sont les salariés les plus à risques psychologiquement à cause de la crise ?

EMPLOI Les populations les plus susceptibles de « péter les plombs » sont les moins de 29 ans, les femmes et les managers, selon le baromètre du cabinet Empreinte humaine dévoilé ce mardi

Delphine Bancaud
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Les femmes ont des difficultés supplémentaires à télétravailler. Car elle cumule souvent plusieurs rôles à domicile.
Les femmes ont des difficultés supplémentaires à télétravailler. Car elle cumule souvent plusieurs rôles à domicile. — Pixabay
  • Le taux de dépressions – notamment sévères – parmi les salariés a explosé un an après le début de la crise sanitaire, selon le baromètre * réalisé par OpinionWay pour le cabinet Empreinte humaine et présenté ce mardi.
  • Les jeunes, les femmes et les managers sont les populations les plus à risques.

Le télétravail quasi non-stop, la pression économique qui pèse sur l’entreprise, le chômage partiel, les réorganisations incessantes… Depuis un an, les salariés sont soumis à rude épreuve, et cela se ressent vivement sur leur moral. Selon la 6e vague du baromètre d’Empreinte humaine (cabinet spécialiste en prévention des risques psychosociaux) réalisée par OpinionWay * et dévoilée ce mardi, 45 % des salariés sont en état de détresse psychologique.

Plus grave encore : « Le taux de dépression nécessitant un accompagnement chez les salariés explose. Il passe à 36 % (+ 15 points par rapport à décembre 2020). La crise sanitaire devient une crise du travail », constate Christophe Nguyen, psychologue du travail et président d’Empreinte humaine.

De jeunes recrues sans repères

Des chiffres qui cachent une réalité différente selon les profils. Force est de constater que les jeunes sont parmi ceux qui souffrent le plus du contexte, car 62 % des moins de 29 ans sont en situation de détresse psychologique (dont 39 % en risque de dépression). « Les jeunes recrues sont en perte de repères avec le télétravail. Elles n’ont plus personne pour les aider à appréhender leur nouveau métier », observe Christophe Nguyen. « Les jeunes aiment travailler en tribu, éprouvent un fort besoin de sociabilisation, qui est contrarié avec le travail à distance. Et le fait qu’ils vivent en liberté conditionnelle le reste du temps est difficile à supporter », complète Sandrine Lévy-Amon, psychologue au cabinet Stimulus, spécialiste dans le domaine de la santé psychologique au travail. « Ils sont passés d’un quotidien protecteur, avec des managers et des collègues, à une situation de travail inconfortable. C’est anxiogène », souligne aussi le sociologue du travail Alain d’Iribarne.

Le fait qu’ils habitent le plus souvent dans de petits appartements en rajoute une couche : « Les salariés habitant dans moins de 40 m 2 sont surexposés à la détresse psychologique (65 %). Le sentiment de claustration y est plus fort », poursuit Christophe Nguyen. La crise souligne aussi leur statut fragile dans l’entreprise, selon Magalie Hus, psychologue à la médecine du travail dans l’Aisne : « Ceux qui occupent un CDD ont conscience du risque de précarité qu’ils courent en cas de difficulté économique de l’entreprise ».

La santé mentale des femmes fragilisée

Autre public fragilisé : les femmes (53 % en détresse psychologique). Un chiffre qui n’étonne pas Sandrine Lévy-Amon : « Pour celles qui sont en télétravail, la conciliation de la vie professionnelle et personnelle est plus difficile. Leur charge mentale est plus forte car elles doivent sans cesse réorganiser leur vie familiale en fonction des restrictions sanitaires. D’autant qu’elles ont souvent moins d’aide que d’habitude, n’ayant pas forcément gardé de babysitter, et ont plus de tâches domestiques à assumer ». La situation est pire « pour celles ayant des enfants en bas âge, car elles ont deux journées en une », résume Alain d’Iribarne.

L’absence de soupape les pénalise beaucoup, constate aussi Magalie Hus : « Depuis les annonces du gouvernement jeudi dernier, celles qui me contactent via une cellule d’écoute m’expliquent qu’elles vivent très mal de ne plus pouvoir recevoir des proches. Elles n’ont plus d’échappatoire, ce qui les empêche de prendre du recul vis-à-vis du travail ». Et ce qu’elles vivent depuis un an risque de se faire ressentir longtemps : « Elles sont plus nombreuses à penser à demander un temps partiel après la crise du covid (31 %) », informe Christophe Nguyen.

« Les managers absorbent beaucoup de stress »

Les managers sont aussi en situation délicate (48 % se disent en détresse psychologique). Avec un fort sentiment d’isolement à la clé, puisque 60 % ne se permettent pas de parler de leurs difficultés avant de traiter celles de leurs collaborateurs. « Ils font preuve d’une forme d’abnégation, se surinvestissent pour aider leur équipe, et n’ont plus le temps de parler avec les autres managers, happés comme eux par la gestion de crise », observe Christophe Nguyen. « Ceux qui m’appellent se sentent désemparés face au mal-être des personnes qu’ils encadrent. Ils évoquent aussi la montée des tensions », ajoute Magalie Hus.

La moitié estime aussi que le télétravail empêche de manager correctement. « Ils se plaignent notamment de ne plus avoir de moments informels avec leur équipe, qui permettaient de faire passer des messages au détour d’une pause-café », souligne Christophe Nguyen. Crise oblige, ils ont encore plus l’impression d’être entre le marteau et l’enclume : « Certaines injonctions venues d’en haut sont plus difficiles à faire passer. D’autant que la sensibilité au changement est très variable d’un salarié à l’autre et peut être très mal vécue », souligne Alain d’Iribarne. Un sentiment d’épuisement que constate aussi Sandrine Lévy-Amon : « Les managers absorbent beaucoup de stress, sont les réceptacles du malaise de leur équipe et doivent multiplier les contacts téléphoniques pour maintenir la cohésion du collectif. Au bout d’un an, c’est éreintant ».

Des mesures à prendre d’urgence

Il existe pourtant des solutions pour réduire les risques de burn-out chez tous ces salariés. « Il faut mettre en place d’urgence des référents aux risques psychosociaux dans les entreprises, chargés d’orienter les salariés en détresse vers les structures d’accompagnement psychologique », suggère tout d’abord Christophe Nguyen. « Il est indispensable de proposer aux salariés une cellule d’écoute, car le fait de parler de leurs problèmes de travail évite qu’ils les ramènent à la maison », complète Magalie Hus.

Concernant le télétravail, Christophe Nguyen pense aussi qu’il faudrait « autoriser les entreprises à décliner le protocole sanitaire à leur guise. Cela permettrait d’accorder à certains salariés qui en ont besoin de venir sur site plus qu’un jour par semaine en fonction de la jauge ». Enfin, selon lui, le top management devrait davantage veiller à la santé mentale des managers : « Il faut les inciter à ne pas commencer trop tôt leur journée, à ne pas organiser de réunion entre 12h et 14h. Et ne pas les bombarder de changements d’organisation à la dernière minute ».

* La 6ème vague du Baromètre « Impact de la crise sanitaire sur la santé psychologique des salariés » OpinionWay pour Empreinte Humaine a été réalisée en ligne, du 1er au 12 Mars 2021, auprès d’un échantillon de 2.004 salariés représentatif et constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de secteurs d’activité, de nature d’employeur et de taille d’entreprises.