Peut-on inciter les Français à dépenser leur épargne « Covid » sans nouvelle taxe ?

RELANCE Le gouvernement étudie des pistes pour inciter les Français à dépenser leurs économies

Nicolas Raffin
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Le gouvernement aimerait bien faire prendre l'air à l'épargne des Français.
Le gouvernement aimerait bien faire prendre l'air à l'épargne des Français. — Images Money/Flickr
  • Le surplus d’épargne lié à la crise du coronavirus a dépassé les 100 milliards d’euros en 2020.
  • Le gouvernement aimerait bien que les Français utilisent cet argent pour dynamiser l’économie et prévoit des « incitations ».
  • D’après une économiste, cette politique risque d’échouer, car le surplus d’épargne concerne avant tout les plus aisés, qui n’ont pas forcément de raisons de consommer davantage.

Les Français ayant épargné toute l’année, le gouvernement se trouva fort dépourvu quand le moment de la relance fut venu. Que La Fontaine nous pardonne pour ce pastiche, il décrit une réalité : avec le coronavirus, les ménages qui le pouvaient ont mis de l’argent de côté. Beaucoup d’argent même. Selon la Banque de France, « le surplus d’épargne financière des ménages » lié aux confinements et aux différentes contraintes sanitaires « serait compris entre 100 et 120 milliards d’euros » pour l’année 2020. Et il pourrait même atteindre 200 milliards d’euros d’ici à fin 2021.

Ce surplus d’argent, entassé dans les comptes courants, les livrets réglementés (comme le livret A) et les assurances-vie, représente un magot que le gouvernement aimerait bien voir dépensé. Une augmentation de la consommation et de l’investissement dans les entreprises (par exemple sous forme d’actions) permettrait de dynamiser l’économie et de faire revenir la croissance tant attendue. Mais pour enclencher ce cercle vertueux, l’exécutif refuse – pour l’instant – de recourir à une taxation de l’épargne. Fidèle à sa promesse de ne pas augmenter la fiscalité, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a en effet expliqué lundi qu’il travaillait à des « incitations » afin d’encourager les ménages à alléger leurs comptes en banque.

Fonds d’investissement et donations

Comme en 2018 au moment de la suppression de l’ISF, le gouvernement s’en remet donc à la bonne volonté de ceux qui ont accumulé de l’épargne. Est-ce suffisant ? « Je crois aux incitations, répond Christian de Boissieu, vice-président du Cercle des économistes. Il faut faire en sorte que l’épargne, qui est principalement à court terme, aille vers les entreprises, qui ont des besoins de long terme. Cela suppose d’avoir des produits financiers attractifs ». Le gouvernement a d’ailleurs creusé cette voie en lançant l’année dernière «  Bpi France Entreprises 1 », qui permet aux particuliers d’investir leur épargne dans des entreprises françaises. Prix du ticket d’entrée : 5.000 euros, bloqués pendant six ans. Mi-février, le fonds avait récolté 20 millions d’euros d’épargne. Un bilan modeste, qui ne représente que 0,002 % du surplus accumulé par les Français en 2020.

Autre piste suivie par l’exécutif, selon Les Echos : un possible allégement des conditions pour les parents qui souhaiteraient faire des donations à leurs enfants. L’année dernière, le gouvernement a déjà adapté les règles. Ainsi, jusqu’au 30 juin 2021, il est possible pour un parent ou un grand-parent de donner jusqu’à 100.000 euros à ses enfants ou petits-enfants sans payer d’impôts, sous réserve d’un projet bien défini : construction d’une maison, travaux de rénovation, création d’entreprise. L’exécutif pourrait aller plus loin et supprime par exemple ces conditions, afin d’inciter aux transferts d’argent vers les jeunes générations, plus susceptibles de consommer.

Une épargne concentrée chez les plus aisés

Pour Anne-Laure Delatte, économiste et enseignante à Paris-Dauphine, la démarche n’est pas foncièrement mauvaise. Le souci, selon elle, « c’est que tout le monde ne peut pas faire de donations ». Ces transferts d’argent entre générations dépendent en effet souvent du niveau de richesse. Selon une enquête de 2015 menée par l’Insee, 50 % des donations étaient ainsi réalisées par les 25 % des Français les mieux dotés en patrimoine*.

Autrement dit, les donations, et particulièrement celles avec des montants importants, concernent avant tout les plus aisés et leur famille. « C’est un vrai choix de société, souligne Anne-Laure Delatte. Je préfère que cette épargne soit distribuée aux populations qui n’ont pas accumulé d’argent et qui se sont même endettées en 2020 ». Une redistribution qui passerait par une intervention de l’État. Et donc, on y revient, par une taxation.

Une tendance à épargner bien ancrée

D’après l’enseignante à Paris-Dauphine, une taxation se justifierait d’autant plus que le surplus d’épargne accumulé en 2020 « ne correspond pas à une épargne de précaution [crainte de l’avenir, peur de perdre son emploi…], mais plutôt à une incapacité de consommer ». En effet, selon une note du Conseil d’analyse économique (CAE) publiée en octobre, « l’accumulation d’épargne pendant la période récente a été très inégale (…), près de 70 % du surcroît de l’épargne ont été faits par 20 % des ménages [les plus aisés] ».

Une analyse corroborée par Jean-Luc Tavernier, le directeur général de l’Insee, lors d’une audition au Sénat en octobre dernier : « Les déciles les plus hauts [les plus aisés] ont épargné davantage, car ils ne pouvaient plus dépenser d’argent dans les activités de loisirs, de culture ou de voyages qui ont toutes été suspendues durant le confinement ».

Par ailleurs, « hors période de crise, les plus riches sont déjà ceux qui épargnent le plus en proportion de leurs revenus, complète Anne-Laure Delatte. En rester à des incitations pour qu’ils dépensent leur épargne, cela me paraît assez faible. Pour le dire autrement, ils ont déjà tout ce qu’il faut, et ils ne consommeront pas forcément plus au moment de la reprise : vous n’allez pas dîner au restaurant deux fois en une soirée, ou aller voir deux pièces de théâtre en même temps ».

Pour Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, « si on veut que l’épargne se déverse, il faut surtout que la situation sanitaire s’améliore et qu’un certain nombre de secteurs rouvrent, que les gens puissent consommer. Cela passe par le succès de la campagne de vaccination. Sans cela, d’éventuelles incitations n’auront que peu d’effet ». L’épargne semble donc condamnée, pour quelques mois au moins, à rester bien au chaud.

*Il s’agit des donateurs dont le patrimoine net (immobilier, finance, etc, après déduction des emprunts) est supérieur à 275.000 euros.