Avarie sur un Boeing 777 : Est-ce la fin pour le constructeur ?

AERONAUTIQUE Le géant américain a immobilisé une centaine de Boeing 777 au sol, rappelant l’épisode du 737 MAX il y a deux ans

Jean-Loup Delmas

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Boeing entre dans une nouvelle zone de turbulences.
Boeing entre dans une nouvelle zone de turbulences. — Chad Schnell/AP/SIPA
  • Boeing connaît une nouvelle crise médiatique, deux ans après les deux crashs en 2019 de Boeing 737 MAX, ayant fait 346 morts au total.
  • Cette fois, c’est une centaine de Boeing 777 qui sont cloués au sol, en raison d’un moteur problématique.
  • Le géant de l’aviation peut-il s’en sortir ?

Boeing traverse une énorme zone de turbulence, et celle-ci ne semble pas vouloir s’arrêter. Il y a d’abord eu les 737 MAX, dont deux crashs survenus à quelques mois d’intervalles et comptabilisant 346 morts avaient cloué toute la flotte au sol en mars 2019, en raison d’un problème de logiciel de vol. Ce dernier ayant été modifié, le Boeing 737 MAX avait finalement obtenu son autorisation à déployer ses ailes, près de deux ans après son arrêt – fin janvier 2021 pour l’Europe.

Mais moins d’un mois après cette bonne nouvelle, ce sont cette fois 128 avions Boeing 777 qui sont immobilisés. Un de ses appareils a subi un grave problème moteur faisant tomber une pluie de débris sur la ville américaine de Denver, ce qui a amené l’avionneur à prendre des dispositions sur tous les avions munis du même moteur potentiellement défectueux.

Boeing géant aux reins solides

Boeing peut-il se sortir de ce nouveau coup dur ? Pour Hubert Arnould, directeur de Iaco, société de conseil spécialisée en conformité réglementaire de la sécurité de l’aviation, il ne faut pas enterrer trop vite le géant. « Boeing est beaucoup trop important dans le monde de l’aviation pour disparaître. Les compagnies aériennes ont besoin de ce duel entre Airbus et Boeing pour faire jouer la concurrence et baisser les prix », note l’expert.

Or, (laisser) couler Boeing, ce serait laisser Airbus en position de monopole, ce qu’aucune compagnie ne souhaite. De fait, ces dernières « vont faire attention à continuer de passer des commandes à Boeing, car c’est le seul en mesure d’offrir un duel à Airbus », prédit Hubert Arnould.

L’occasion rêvée pour certaines compagnies

Xavier Tytelman, consultant aéronautique, ajoute que l’affaire des 777 ne représente finalement pas grand-chose. « Il s’agit d’un problème de moteur, pas d’appareil, ce qui est de la responsabilité du constructeur moteur et des compagnies aériennes et non de Boeing. Le modèle n’est pas en cause, et c’est en plus un vieil avion. Le coût médiatique est important, mais pas le coût financier, surtout comparé à l’affaire 737 MAX. » Au final, Boeing paierait plus dans cette affaire la similitude avec le 737 MAX, notamment une flotte d’avion immobilisé, que de réels torts.

Néanmoins, certaines compagnies pourraient en profiter, non par défiance envers Boeing mais en raison de la crise du coronavirus, qui impacte sérieusement le trafic aérien (– 66% de passagers en 2020). Xavier Tytelman : « En raison de la crise médiatique de Boeing, certaines compagnies vont profiter pour annuler ou repousser certaines commandes. Non pas pour se tourner vers Airbus, mais pour s’adapter à la croissance au ralenti de l’aviation. » Pas de profit pour Airbus, mais des pertes pour Boeing, donc.

Pas de boycott des passagers

Quant à l’idée d’un boycott des passagers, là non plus Hubert Arnould n’y croit pas trop. « Combien de voyageurs font réellement attention ou sont au courant qu’ils montent dans un Airbus ou un Boeing ? », interroge-t-il de façon rhétorique. Pour Xavier Tytelman, s’il peut y avoir une réelle crainte du Boeing 737 MAX, l’auteur du livre Peur de l’avion ? nuance : « Cela arrive qu’un appareil ou une compagnie soit vu comme prêtant à soupçon, mais l’effet s’estompe vite. En 2023, s’il n’y a pas de nouveau incident, les voyageurs reprendront le Boeing 737 MAX sans crainte. »

Boeing a de plus la chance d’être soutenu par le gouvernement américain, pour lequel il est hors de question de perdre ce fleuron de l’industrie. Les Etats-Unis, notamment par leur armée, ont passé de nombreuses commandes de Boeing après la crise du 737 MAX, pour soutenir le géant. « Comparé à Airbus, Boeing a une part bien plus importante dans le militaire », précise Xavier Tytelman, lui permettant de mieux supporter les turbulences de son aviation civile.

Airbus s’envole déjà vers le futur

Airbus justement, ne peut-il pas en profiter un peu ? Comme vu précédemment, l’heure n’est pas vraiment aux achats d’avions pour les compagnies, et la part de marché à gratter actuellement semble maigre. D’autant plus que comme le rappelle Hubert Arnould, chaque compagnie a ses propres flottes d’avions et changer de modèle demande bien des difficultés (formation des pilotes, matériel adapté, etc.).

Pour autant, tout n’est pas perdu pour Airbus, loin de là. En s’occupant de remettre sur pied le 737 MAX et en l’inspectant sous toutes ses formes pour vérifier qu’il n’y ait plus aucun problème, les ingénieurs de Boeing ont consacré un temps énorme, « temps qui aurait dû être dévolu à la création de nouveaux appareils », appuie Xavier Tytelman. De fait, si pour l’instant, Airbus ne profite pas pleinement des déconvenues de son adversaire, il est peut-être en train de prendre dans l’ombre un avantage décisif. Xavier Tytelman toujours : « Les nouvelles générations d’avions pourraient voir un écart conséquent entre Airbus et Boeing à cause du 737 MAX. » Un problème que Boeing risque donc de se traîner comme un fardeau encore longtemps.