Offensive de Véolia contre Suez : Tout comprendre à cette bataille boursière

OPA HOSTILE Véolia cherche à racheter Suez depuis l’été 2020…

Nicolas Raffin

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Antoine Frerot, le PDG de Véolia.
Antoine Frerot, le PDG de Véolia. — ERIC PIERMONT / AFP
  • Véolia se bat pour avaler Suez, son concurrent, depuis des mois.
  • Elle a lancé une OPA ce dimanche, qui a été bloquée par la justice.
  • Le rôle de l’État dans cette bataille pose question, notamment à la suite des révélations de Mediapart.

La guerre qui se déroule entre Véolia et Suez vient de connaître un nouvel épisode retentissant ce week-end. Les deux mastodontes spécialisés dans les services de l’eau et des déchets – qui réalisent respectivement 27 milliards et 18 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an – s’affrontent depuis des mois dans une bataille boursière sans merci. Le scénario : Véolia souhaite absorber Suez pour devenir un « champion mondial » de son secteur. « Ensemble, les deux entreprises représentent aujourd’hui près de 44 % du marché de l’assainissement collectif et 50 % du marché de l’eau en France » rappelle le Sénat dans un communiqué paru en novembre.

Après avoir acquis, auprès d’Engie, 29,9 % de Suez en octobre, Véolia pensait en finir avec son concurrent en lançant ce dimanche une « offre publique d’achat » (OPA). Le groupe proposait 18 euros par action aux actionnaires de Suez, un montant supérieur au cours en Bourse, afin de les convaincre de céder leurs titres. Cela aurait normalement permis à Véolia de racheter le reste du capital de son concurrent (soit 70,1 %) pour 7,9 milliards d’euros et de contrôler entièrement l’entreprise.

Mais cette OPA « hostile » ou « inamicale » – car non souhaitée par Suez – a été bloquée lundi matin par le tribunal de commerce de Nanterre. Et dans la foulée, Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, a lui aussi critiqué la manœuvre de Véolia, annonçant qu’il saisissait l’autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme de la Bourse. 20 Minutes vous décrypte les derniers rebondissements autour de cette bataille entre deux géants.

Comment Suez se bat-elle pour empêcher son rachat ?

La saisine du tribunal de commerce dimanche n’est qu’une des nombreuses procédures lancées par Suez pour retarder, voire empêcher les démarches de rachat par Véolia. Pour les dirigeants de Suez, le risque, en cas de rapprochement, est de voir des milliers d’emplois supprimés et des activités revendues à d’autres groupes. L’année dernière, l’entreprise a ainsi créé une fondation de droit néerlandais pour sanctuariser son activité « Eau France » et empêcher une éventuelle revente par Véolia.

Suez a également obtenu l’envoi d’huissiers, fin novembre, aux sièges de Véolia et d’Engie (qui lui a vendu ses parts dans Suez) afin de vérifier l’existence de possibles discussions secrètes entre les deux groupes, avant l’annonce des négociations officielles. Enfin, en janvier, Suez s’est allié à deux fonds d’investissement (Ardian et GIP) pour tenter de contrer l’offre de Véolia.

Comment Véolia a-t-elle répliqué ?

Véolia n’a pas lâché sa proie. Après avoir racheté les 29,9 % du capital de Suez détenus par Engie, elle est devenue le premier actionnaire de son concurrent. Et il y a une semaine, elle a obtenu une victoire judiciaire concernant le délai de consultation des instances du personnel de Suez. Véolia avait alors estimé que cette décision de justice lui permettait de retrouver tous ses droits d’actionnaire, et donc de pouvoir peser lors de la prochaine assemblée générale de Suez, prévue au printemps. L’objectif final étant évidemment de débarquer la direction hostile au projet de rachat.

Mais la décision publiée ce lundi matin par le tribunal de commerce de Nanterre pourrait encore ralentir le projet. Car la justice demande que soient examinés les « engagements d’amicalité » de Véolia. En octobre, elle avait en effet promis de ne pas lancer « d’OPA hostile » contre Suez. Le tribunal a donc demandé à ce qu’un débat « au fond » ait lieu, qui pourrait durer entre un à trois mois. De son côté Véolia ne désarme pas et considère que la décision est arrivée après son dépôt de dossier à l’AMF et donc que cela ne remet pas en cause son OPA. Par ailleurs, assure-t-elle, « Suez n’est pas intéressé par une démarche amicale ». Prise entre deux feux, l’AMF a fait savoir lundi qu’elle communiquerait « le moment venu » sur sa position. Bref, rien n’est encore très clair.

Pourquoi le rôle de l’État pose question dans ce dossier ?

Pour Bruno Le Maire, interrogé ce lundi sur Europe 1, « cette opération [l’OPA] ne peut réussir que si elle est amicale (…) dans les circonstances actuelles, où nous affrontons la plus grave crise économique depuis 1929, le capitalisme français ça ne peut pas être la guerre de tous contre tous ». L’exécutif est en effet préoccupé par les possibles conséquences sociales d’une telle opération boursière, qui pourrait aboutir à des destructions d’emplois.

Mais l’État a déjà laissé passer une énorme chance de peser sur le dossier. En effet, il est le premier actionnaire d’Engie. A ce titre, il a donc été amené à se prononcer sur la vente des parts de Suez. Le jour du vote, le 5 octobre, les trois administrateurs représentant l’État, ainsi que le représentant CGT, votent contre la cession des parts de Suez à Véolia. Mais ils sont mis en minorité par les autres administrateurs.

« Vente truquée » ?

Fin de l’histoire ? Pas vraiment. Car le 6 octobre, Mediapart dégaine une bombe : l’exécutif aurait « organisé son impuissance » sur le dossier. D’un côté, il aurait fait semblant de s’opposer au projet de Véolia, tout en le soutenant discrètement par ailleurs. La preuve ? Le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, aurait demandé aux représentants CFDT d’Engie de ne pas prendre part au vote crucial – ils ont effectivement quitté la salle – afin de s’assurer que Véolia puisse obtenir les titres de Suez. Une version démentie par l’Elysée.

Outre Mediapart, des politiques se sont également interrogés sur l’intérêt de l’opération : Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste à Bercy, y voit « une vente truquée », tandis que le député LR Olivier Marleix accusait en octobre : « ce qui prouve que l’État est tout à fait d’accord avec cette stratégie [de Véolia], c’est que s’il était contre, il aurait demandé une assemblée générale extraordinaire [chez Engie], et il avait une minorité de blocage pour arrêter l’affaire ».