Le bureau de Bruno Le Maire, à Bercy.
Le bureau de Bruno Le Maire, à Bercy. — ERIC DESSONS/JDD/SIPA

AMÉNAGEMENT

Faut-il travailler dans des bureaux moches et gris pour être productif ?

Nicolas Raffin

Selon le ministre de l’Economie, la décoration des ministères n’aide pas à bien bosser. Or, plusieurs études récentes se sont penchées sur l’influence perçue ou réelle de l’environnement de travail sur la productivité

  • Bruno Le Maire a récemment critiqué les aménagements des ministères, estimant qu’ils rendaient le travail peu efficace.
  • Plusieurs études ont prouvé un lien entre la qualité de l’aménagement du lieu de travail et l’amélioration de la productivité.
  • La présence d’éléments naturels, comme les plantes, semble être un vrai facteur de motivation.

Bruno Le Maire est un rescapé. Et on exagère à peine. « Quand vous êtes écrasé par un plafond de dorures et que vos bureaux sont compliqués, que pour retrouver un conseiller il faut arpenter quatre couloirs, tourner cinq portes, toutes décorées avec des stucs, je ne pense pas que ça favorise un travail efficace », s’est plaint cette semaine le ministre de l’Economie, interrogé sur France Inter. L’actuel locataire de Bercy, bâtiment érigé dans les années 1980, avait-il en tête son passage au « vieil » hôtel Matignon en 2006 ? Alors directeur de cabinet de Dominique de Villepin, il s’était retrouvé installé dans un bureau richement décoré, au sein de cette bâtisse datant du XVIIIe siècle. Il avait dû frémir.

Ce n’est pas la première fois que Bruno Le Maire s’en prend aux palais de la République. En 2016, alors qu’il était candidat aux primaires de la droite, il avait brièvement émis l’idée d’un déménagement de la présidence. Fini l’Elysée, place à un bâtiment plus moderne. Son but : « casser les codes monarchiques » et les phénomènes de Cour. Au-delà de son avis personnel sur les dorures, le ministre soulève un point intéressant : à quel point l’environnement de travail et l’aménagement des bureaux influent-ils sur notre productivité ?

Gloire aux bureaux fermés

A notre connaissance, aucune recherche scientifique n’a mesuré l’effet des ors de la République sur l’efficacité des conseillers ministériels. De plus, « on ne peut pas calculer la productivité dans les services, notamment publics, avec les mêmes indicateurs que ceux utilisés dans l’industrie, rappelle Faridah Djellal, économiste et professeur à l’université de Lille. Dans l’industrie, schématiquement, vous divisez la production par le nombre de salariés. Mais dire qu’un hôpital est plus productif qu’un autre parce qu’il a plus de patients, c’est un non-sens ».

Malgré ces limites, plusieurs études récentes ont tenté d’aborder cette question de la productivité en fonction du lieu de travail. En 2015, l’institut CSA et JLL ont par exemple réalisé une enquête sur ce lien, en se basant sur le ressenti de 600 salariés implantés en Ile-de-France. Si le sondage ne permet pas de quantifier mathématiquement le gain ou la perte d’efficacité, il livre quelques enseignements intéressants.

Ainsi, 82 % des salariés travaillant dans un bureau fermé estiment que l’aménagement de leur lieu de travail « favorise la performance », contre 53 % de ceux qui travaillent dans un open space. Et plus l’open space accueille du monde, plus la performance ressentie diminue : « L’efficacité perçue de l’environnement de travail […] décroît fortement au-delà de 30 personnes partageant un même open space » notent les auteurs.

Les plantes, booster de performances ?

Autre étude très intéressante, celle publiée en 2014 par quatre chercheurs européens dans le Journal of Experimental Psychology. Son intérêt ? Les auteurs ont mené leurs travaux directement dans des entreprises. L’une des expériences a consisté à comparer la productivité de deux groupes similaires de consultants d’une agence londonienne. Ces derniers devaient réaliser une série de tâches le plus vite possible. L’un des groupes était placé dans un espace dépourvu de toute décoration ; l’autre groupe était placé dans un espace de même taille, mais agrémenté de plantes vertes. Résultat : « les participants ayant travaillé dans le bureau avec les plantes ont été plus productifs […] Les tâches ont été accomplies plus vite, et surtout, avec moins d’erreurs que dans l’autre bureau ».

Pour les chercheurs, ce résultat empirique vient contredire toute une littérature « business » qui vante les mérites supposés de bureaux dépouillés et impersonnels (le « lean office » en VO). « Les managers insistent souvent sur le fait que les bureaux ne doivent pas accueillir de plantes, de photos, de souvenirs, de la nourriture, dans l’espoir de […] maximiser la productivité » écrivent les auteurs de l’étude. Un préjugé alimenté par le fait que le « lean office » « fait écho à l’austérité et à la diminution des coûts. Dans une économie où des gens perdent leurs emplois, investir dans des plantes où d’autres objets soi-disant non-essentiels apparaît frivole », expliquent les auteurs.

Le vert donne des ailes

Cet effet « plantes vertes » – ou « design biophilique » dans le jargon des spécialistes – est corroboré par une autre recherche publiée en 2015 par Cary Cooper, professeur en psychologie organisationnelle et en santé à l’Université de Lancaster (Royaume-Uni). Même si le rapport a été sponsorisé par une entreprise spécialisée dans l’aménagement des bureaux, ses conclusions n’en restent pas moins intéressantes, notamment au vu de la taille de l’étude : d’une durée de quinze ans, elle a concerné 3.600 salariés répartis dans huit pays.

« Notre étude rapporte des niveaux de bien-être et de productivité supérieurs de 13 % et 8 %, respectivement, pour les employés de bureau travaillant dans des environnements contenant des éléments naturels » indique Cary Cooper. Ces éléments peuvent être des plantes vertes, évidemment, mais aussi l’exposition à la lumière naturelle, ou encore une vue sur l’extérieur. Bruno Le Maire a de la chance : son bureau de Bercy réunit tous ces critères (cf photo d’illustration). Un aménagement optimal qui explique sûrement la productivité décuplée du ministre, capable de gérer la crise économique du Covid-19 tout en écrivant un nouveau livre.