Coronavirus : Le pire est-il à venir pour les entreprises en 2021 ?

CONJONCTURE L’année 2020 a été assez calme du point de vue des liquidations et des redressements judiciaires

Nicolas Raffin

— 

Des professionnels de l'événementiel manifestent à Paris en décembre 2020.
Des professionnels de l'événementiel manifestent à Paris en décembre 2020. — ISA HARSIN/SIPA
  • Beaucoup d’entreprises ont évité la faillite en 2020 grâce aux aides de l’État.
  • Mais ces dernières ne vont pas durer éternellement.
  • Les échéances à venir (prêts à rembourser, cotisations) pourraient mettre en difficulté de nombreuses sociétés si l’État ne réagit pas.

Comme les marins du Vendée Globe rincés par les eaux du Pacifique, les entreprises et les salariés ont été sévèrement ballottés par la tumultueuse année 2020. Et ce n’est pas fini : l’économie française est encore loin de pouvoir naviguer en eaux calmes, car elle va devoir franchir la terrible année 2021. A l’image du cap Horn pour les bateaux, le passage sera très périlleux et pourrait provoquer des naufrages d’entreprises.

Pour comprendre pourquoi, il faut regarder les statistiques des défaillances d’entreprises de ces derniers mois. On se retrouve alors face à ce qui ressemble à un paradoxe. Alors que la France et son économie ont tourné au ralenti et que de nombreux secteurs ont dû baisser le rideau pendant des mois à cause de la crise du coronavirus, « le nombre cumulé des liquidations et redressements d’entreprises est (…) anormalement bas par rapport à 2019 : (…) – 35,9 % pour l’ensemble des entreprises et – 29 % pour les PME (10-249 salariés) », constate le Conseil d’analyse économique (CAE) dans une note parue en décembre.

« Tsunami de dépôt de bilan »

Ces « bons » chiffres ne sont pas un miracle ou une erreur, mais la traduction concrète de l’intervention massive de l’État dans l’économie. A travers la prise en charge du chômage partiel, les divers fonds de solidarité, les reports ou annulations de cotisations, ou encore la garantie apportée sur certains prêts (les fameux PGE), le gouvernement a injecté des milliards d’euros pour éviter l’effondrement. Quasiment tout le monde en a profité. D’après une étude de l’Insee publiée le mois dernier, 84 % des entreprises ont eu recours à une ou plusieurs aides gouvernementales pour surmonter la crise. Plus des deux tiers (70 %) ont ainsi bénéficié du chômage partiel. Autrement dit, des entreprises qui pouvaient se trouver en difficulté avant la crise ont profité de cette « perfusion » d’argent public pour subsister. Mais cette situation ne durera pas éternellement.

« On s’attend (…) à un tsunami de dépôt de bilan, lorsque l’Urssaf, les impôts et les banques vont se rappeler au bon souvenir des entreprises. Tout ce mur de dettes (…), il faudra bien le franchir à un moment ou à un autre », prédisait en octobre dernier le président du tribunal de commerce de Lille Métropole, Eric Feldmann. Or, si le chiffre d’affaires ne redécolle pas d’ici là, il sera tout simplement impossible de payer. Notamment pour les entreprises qui ont bénéficié d’un simple report – et non d’une annulation – de certaines charges (loyers) ou cotisations, qui restent dues.

Vague en septembre 2021 ?

Pour David Cayla, chercheur au Groupe de recherche angevin en économie et management (Granem) et maître de conférences à l’université d’Angers, il faut plutôt s’attendre à une multiplication des faillites après l’été 2021. « Tant que de nombreux secteurs (restaurants, voyagistes…) ne peuvent pas fonctionner, il est normal de les aider. En revanche, une fois que l’épidémie sera sous contrôle, peut-être au printemps, les aides vont progressivement s’arrêter. Il faudra attendre septembre ou octobre pour voir les vrais effets ».

Et d’après Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, ce sera violent. « Selon nos calculs, les entreprises doivent déjà supporter au global 60 milliards d’euros de pertes liées à 2020, indique-t-il. En 2021, il y aura certes une reprise, mais elle ne permettra pas de retrouver un niveau d’activité pré-Covid. Autrement dit, les pertes vont encore se creuser. Or, pour rembourser leurs prêts dans les prochaines années, les entreprises devront dégager une rentabilité supérieure à celle d’avant crise ! Ce ne sera pas possible ».

« On repousse le moment du choc »

Cette vague peut-elle être chiffrée précisément ? Bruno de Moura Fernandes, économiste pour l’Europe de l’Ouest à Coface, se risque à une estimation : « En 2021, nous prévoyons une augmentation des défaillances d’entreprises de 16 % par rapport à 2019 [dernière année "normale"], soit environ 59.000 défaillances ».

De son côté, le Conseil d’analyse économique prévoit que « l’accumulation de dette et la baisse d’activité pourraient aboutir à une forte augmentation (+ 26 % environ) du risque de défaillance à partir de 2021 » dans les secteurs les plus fragiles. « À cela s’ajouterait le rattrapage "normal" des défaillances qui n’ont pas eu lieu en 2020 », complète le CAE.

Anticiper dès maintenant

Pourra-t-on alors atténuer cette lame de fond qui se profile ? « Le gouvernement devra à la fois laisser les entreprises non rentables faire faillite, puisqu’il ne peut pas subventionner éternellement toute l’économie, tout en faisant des exceptions afin d’éviter une catastrophe sociale, avance David Cayla. Par exemple, certains commerces ou industries qui représentent beaucoup d’emplois dans une zone donnée pourront être sauvés parce qu’ils sont stratégiques, même s’ils ne sont pas rentables ».

Pour l’économiste, il faut anticiper dès maintenant un possible engorgement des tribunaux de commerces : « Pendant la période de la procédure, les créanciers ne savent pas s’ils vont être payés, ce qui crée de l’incertitude économique, laquelle se répercute sur d’autres entreprises (investissements gelés, arrêt des embauches, retard de paiement des factures…). Si l’Etat ne prépare pas ça, les délais vont se rallonger ».

Etaler le choc dans la durée

Pour Bruno Moura de Fernandes, l’État a néanmoins les moyens d’amortir le choc : « L’amplitude des défaillances va dépendre de la manière dont il diminuera les aides. Il a engagé des dépenses si importantes (86 milliards d'euros pour l'estimation la plus basse) qu’il serait contre-productif de retirer le soutien trop tôt, ou de façon trop brutale. Cela mettrait en danger l’efficacité de ce qui aura été dépensé jusque-là ».

Illustration avec les PGE (Prêt garanti par l’Etat), que les entreprises pourront commencer à rembourser à partir de 2022, et non 2021 comme initialement prévu : « En d’autres termes, on repousse le moment du choc pour la trésorerie des entreprises, explique Bruno de Moura Fernandes. Ce qui permet d’étaler au maximum les effets négatifs dans le temps ». L’État pourrait aussi « transformer » certains PGE non remboursés en prise de participation, afin de sauver des entreprises. Par ailleurs, près de 20 milliards d’euros supplémentaires vont être mobilisés dans le budget 2021. « Il n’est pas temps de lever les mesures de soutien à l’économie » reconnaissait en décembre le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire.

Cela suppose un effort financier supplémentaire, et donc une progression de l’endettement. « Le niveau de la dette publique, en soi, n’est pas si problématique » assure Bruno de Moura Fernandes, d’autant que la France emprunte à des taux d’intérêt négatifs. Mais d’après lui, cela suppose que le pays engage « une trajectoire plus soutenable vers un équilibre des comptes, soit avec une réduction des dépenses, soit avec une augmentation des recettes (impôts) » d’ici deux à trois ans, afin de garder la confiance des créanciers. Avec l’échéance de l’élection présidentielle en 2022, le sujet sera sans doute un point central des débats à venir entre les candidats.