Coronavirus : Emotions, frustrations… Pourquoi les entretiens annuels peuvent être plus tendus cette année

VIE D'ENTREPRISE Après une année professionnelle bouleversée, ce moment d’échange risque de refléter les difficultés rencontrées par les salariés

Delphine Bancaud

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Un manager et son collaborateur lors d'un entretien.
Un manager et son collaborateur lors d'un entretien. — Pixabay
  • Après avoir bouleversé la vie professionnelle des Français ces derniers mois, la crise sanitaire a aussi des répercussions sur leurs entretiens annuels.
  • Atteinte des objectifs difficile à évaluer, trop plein d’émotions, déceptions face aux faibles augmentations… Les managers sont confrontés à ces difficultés.

Simple formalité, moment de tension ou occasion de reconnaissance du travail fourni… En temps normal, l’entretien annuel n’est pas une partie de plaisir pour beaucoup de salariés et de managers. Mais cette année, il revêt une importance particulière. D’ailleurs, selon un sondage* du joboard Welcome to the jungle, 31 % des salariés ont plus d’attentes cette année à l’égard de leur entretien annuel. Ce qu’explique aisément Stéphanie Lecerf, DRH de PageGroup France : « C’est une année inédite lors de laquelle les modes de travail ont été bouleversés. Beaucoup de salariés se posent des questions sur le sens de leur emploi, sur la manière dont ils voudraient réorienter leur carrière ».

Loin d’être un bref moment d’échange, ce rituel risque donc fort de durer plus longtemps. « Car avec le télétravail généralisé, la communication entre le salarié et son manager n’a pas été forcément optimale. Cet entretien va permettre de poser ses valises », prévoit Vincent Binetruy, directeur du Top Employers Institute (organisme d’audit et de certification des pratiques RH). Mais pour que cet entretien soit intéressant, encore faut-il lui consacrer du temps, en amont et en aval. Ce qui ne sera pas possible partout : « Il faut que chacun ait le temps de le préparer de son côté et le donne à son interlocuteur pour permettre la discussion le jour J. Or, beaucoup de salariés ont un surcroît de travail en raison des difficultés rencontrées par leur entreprise », constate Vincent Binetruy. Ce qui risque d’entraîner des frustrations…

« Certains objectifs étaient clairement inatteignables vu le contexte économique »

Autre difficulté : beaucoup d’entretiens s’effectueront à distance. « Ce qui signifie que le manager n’aura pas accès à la communication non verbale de son collaborateur, à ses réactions quant au feed-back », souligne Christophe Nguyen, psychologue du travail et président d’Empreinte Humaine. Le regard fuyant, les signes de stress risquent d’être imperceptibles, ce qui ne permettra pas de désamorcer toutes les tensions. « C’est aussi plus difficile de retenir l’attention longtemps à distance », ajoute Vincent Binetruy. Une communication qui ne sera pas optimale alors même que beaucoup de salariés trouvaient déjà le procédé trop vertical et peu participatif. Ainsi, toujours selon le sondage de Welcome to the jungle, plus de 3 salariés sur 10 déclarent ne pas sentir en mesure de s’exprimer librement durant ces entretiens.

Pas évident non plus d’évaluer les réussites et les loupés. Car les objectifs assignés l’ont été avant la crise et que la vie économique a été totalement bouleversée depuis. « Certains objectifs étaient clairement inatteignables. D’autant que des salariés sont tombés malades, ont connu des périodes de chômage partiel, une organisation familiale compliquée pendant les confinements… Le manager doit être plus souple en intégrant la dimension "Covid" », estime Vincent Binetruy. Pour ne pas mettre leurs salariés en situation d’échec, certaines entreprises ont d’ailleurs révisé leurs ambitions en cours d’année : « Nous avons reconsidéré les objectifs de nos collaborateurs en juillet, pour les réorienter sur des projets à court terme et non pas sur des sujets de fond », indique ainsi Stéphanie Lecerf.

« Un lâcher-prise va s’opérer, avec des pleurs et des confidences »

Et si l’entretien annuel est l’occasion de souligner les points à améliorer, il est sans doute moins aisé de le faire cette fois-ci. « Les critiques risquent d’être moins bien acceptées, car les salariés ont besoin que la capacité d’adaptation et l’investissement dont ils ont fait preuve soient reconnus. Par ailleurs, certains managers ont moins bien encadré leurs équipes ces derniers mois, car ils étaient débordés. Du coup, leur légitimité à formuler des critiques risque d’être remise en cause », anticipe Christophe Nguyen.

La charge émotionnelle des entretiens 2020 devrait aussi être plus forte. « Un lâcher prise va s’opérer, avec des pleurs et des confidences dans certains cas », prévoit Vincent Binetruy. « C’est d’autant plus vrai que beaucoup de salariés ont l’impression que le télétravail les invisibilise. L’entretien annuel doit être un espace sécuritaire où ils pourront parler sans être jugés. Et les managers doivent être capables de recevoir des émotions fortes, y compris de la colère », complète Christophe Nguyen.

Des déceptions à prévoir à propos des augmentations

Une colère qui pourrait s’exprimer encore davantage si les salariés estiment que leurs efforts ne sont pas suffisamment reconnus. « Or, les enveloppes d’augmentations seront très maigres dans beaucoup d’entreprises, ce qui peut engendrer de fortes frustrations », note Christophe Nguyen. D’autant que 70 % pensent déjà que les entretiens annuels ne sont pas suffisamment suivis par des actions concrètes, selon le sondage de Welcome to the jungle. Pour les managers qui se trouveront dans cette situation inconfortable, mieux vaut tenir un discours transparent, recommande Vincent Binetruy : « Il faut dire à chacun pourquoi il ne pourra pas être augmenté cette année. En disant bien que par les temps qui courent, le fait que l’entreprise préserve l’emploi est déjà une contrepartie aux efforts fournis cette année. Et surtout ne pas faire de promesse sur une augmentation qui viendrait au cours de l’année, car les remous économiques rendent difficiles les projections ».

Si le levier financier ne peut pas être mobilisé, d’autres peuvent l’être : « Le manager peut par exemple proposer au salarié des aménagements qui amélioreront sa qualité de vie au travail, comme accéder à sa demande de télétravailler un jour ou deux par semaine, à son souhait de mobilité géographique, lui permettre de s’investir dans un projet de mécénat de compétences… » Autres possibilités : « Lui proposer des formations, le faire participer aux décisions du service, l’intégrer à comité de pilotage de projet, lui donner de nouvelles missions… », détaille Christophe Nguyen. Ou encore « l’intégrer dans un programme de hauts potentiels, valoriser l’une de ses performances individuelles dans une communication interne », ajoute Vincent Binetruy.

De la difficulté de fixer des objectifs pour 2021…

Dernier os et pas des moindres : lors de l’entretien annuel, le manager va devoir fixer de nouveaux objectifs. Et ce, dans un contexte où la motivation est fragilisée : 46 % des salariés interrogés pour le sondage de Welcome to the jungle indiquent qu’ils sont moins engagés qu’auparavant et 48 % pensent que leur travail a moins de sens qu’avant. « Il faut fixer avec des projets prioritaires. Et mettre en place des incentives (primes) à court terme pour les commerciaux », conseille Stéphanie Lecerf. « Il faut soit fixer des objectifs prudents, soit un peu plus ambitieux, mais en spécifiant aux salariés qu’ils seront révisables en cours d’année en fonction de la conjoncture », estime de son côté Vincent Binetruy. Tout est dans la mesure.

* Etude réalisée entre le 27 octobre et le 9 novembre 2020 auprès de 1.012 salariés issus de la base abonnés Welcome to the Jungle.