Coronavirus : « C’est devenu intenable pour beaucoup d’entre nous », témoigne Baudoin, maître d’hôtel frappé par la crise

LE TRAVAIL EN CRISE (4/5) « 20 Minutes » se penche sur les vies professionnelles bousculées par le Covid-19. Cette semaine, rencontre avec Baudoin, directeur de réception pour un traiteur parisien, au chômage depuis le début de l'épidémie

Hélène Sergent

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Directeur de réception pour un traiteur, Baudoin Desplanque-Lussert a été contraint de vendre sa maison pour des raisons économiques.
Directeur de réception pour un traiteur, Baudoin Desplanque-Lussert a été contraint de vendre sa maison pour des raisons économiques. — H.Sergent/20Minutes
  • Depuis le début de l’épidémie, le coronavirus a brusquement stoppé l’activité de secteurs entiers de l’économie.
  • Certaines personnes ont perdu leur pouvoir d’achat, leur emploi ou leurs espoirs de trouver un premier contrat. 20 Minutes est allé à leur rencontre.
  • Baudoin Desplanque-Lussert, maître d’hôtel et directeur de réception pour un traiteur spécialisé dans l'événementiel, était un habitué des contrats courts. A 43 ans, il voit ses droits au chômage fondre chaque mois depuis l’arrêt de son activité en mars.
  • Passionné par son métier mais confronté à une situation économique de plus en plus tendue, le quadragénaire a été contraint de mettre sa maison en vente.

« L’été, quand vous vous installez sous le figuier, c’est magique. » Ce matin de décembre, même si les arbres de Baudoin Desplanque-Lussert ont perdu leur feuillage printanier, on s’imagine aisément flâner dans le jardin coloré que le maître d’hôtel a mis près de dix ans à créer. Abritée dans une allée calme de Colombes (Hauts-de-Seine), sa « petite maison » achetée en 2009 est devenue, au gré d’importants et longs travaux, son « cocon ». À 43 ans, après neuf mois d’inactivité quasi-totale, ce directeur de réception pour Curty’s, un traiteur parisien haut de gamme, a dû prendre une décision qui lui « déchire le cœur ».

« Mes droits au chômage s’arrêtent le 2 février prochain et je ne pourrais plus rembourser mon prêt immobilier. Je n’avais pas d’autre choix que de vendre la maison », glisse-t-il. Comme pour des milliers de travailleurs de l’hôtellerie, de la restauration et de l’événementiel, Baudoin a été frappé de plein fouet par les conséquences économiques de l’épidémie de coronavirus. Une chute brutale pour ce « permittent » qui évolue depuis 22 ans dans ce secteur. Épanoui dans une vie professionnelle aux larges amplitudes horaires mais attaché à la liberté offerte par son statut d’indépendant, ce directeur de réception peine à cacher sa colère et ses craintes.

Des revenus en baisse

À l’évocation de sa vie d’avant, Baudoin esquisse un sourire. Célibataire et sans enfant, le quadragénaire vit au rythme des événements qu’il dirige. « Certaines périodes étaient très calmes et d’autres très chargées. Il m’arrivait de travailler 70 heures par semaine et jusqu’à 250 heures par mois », décrit-il. Si chaque traiteur applique sa propre grille de salaire, il estime que le taux horaire moyen oscille entre 14 et 20 euros brut. Son niveau de vie, à l’époque « confortable », lui permet de voyager plusieurs fois dans l’année pendant ses périodes creuses d’activité. « C’est une des choses qui me manque le plus », confie-t-il aujourd’hui.

En février 2020, quelques semaines avant l’annonce du premier confinement, il distingue les prémices de la crise : « On a eu des annulations en cascade, puis des réductions du nombre de participants ou du budget. Et début mars, à l’échelle de mon entreprise, seuls deux événements étaient encore maintenus. » Dans son secteur, les maîtres d’hôtel ou directeur de réception comme lui sont embauchés sur la base de CDD d’usage. Des contrats de très courte durée qui s’enchaînent, entrecoupés de période de chômage.

Si ses droits lui permettent de vivre correctement, il sait que ce ne sera pas le cas bien longtemps. Autour de lui, la précarité frappe durement certains de ses collègues. Il explique : « On a tous commencé à consommer nos droits au chômage de façon brutale. Quand vous ne travaillez pas pendant 30 jours, ce qui a été le cas en avril et mai, par exemple, et que vous avez droit à 180 jours de chômage au total dans l’année, ça peut aller très vite ».

Un sentiment « d’oubli »

À ce sentiment de déclassement « violent » s’ajoute aussi la sensation d’être « oublié » par les pouvoirs publics. Ni syndiqué, ni engagé politiquement, Baudoin a pourtant rapidement rejoint l’Organisation du Personnel de la Restauration dans l’Événementiel (OPRE), née de la crise. « J’ai toujours fait en sorte de gérer mon budget, j’ai jamais été dans le besoin en 22 ans, j’ai jamais eu besoin de l’aide de personne. Mais aujourd’hui, c’est devenu intenable pour beaucoup d’entre nous », justifie-t-il. L’association toque à la porte de Muriel Pénicaud, alors ministre du Travail, organise des manifestations et alerte les médias. Quand l’annonce de la prolongation des droits pour les intermittents intervient en mai dernier, Baudoin et ses collègues se remettent à espérer. Mais rien ne vient.

Il y a quelques semaines seulement, Elisabeth Borne a répondu aux appels au secours de la profession. L’Etat s’est engagé à verser une aide temporaire de 900 euros nets par mois à cette catégorie de travailleurs déjà menacée par la réforme de l’assurance chômage. Valable pendant quatre mois, cette aide est soumise à deux conditions : il faut avoir travaillé au moins 60 % du temps l’année dernière et justifier aujourd’hui moins de 900 euros de ressources mensuelles. Avec une activité déjà réduite en 2019 à cause des nombreuses manifestations et des grèves de transports, Baudoin, lui, n’est pas certain de pouvoir en bénéficier. Au-delà des conditions d’accès à cette aide, il dénonce un montant insuffisant : « Quand vous vous retrouvez avec des droits au chômage à 30 ou 40 euros par jour et que vous avez deux enfants à charge par exemple, avec 900 euros par mois, vous ne vous en sortez pas ! ».

Pas de vision à long terme

Le regard tourné vers son jardin, le quadragénaire peine à réprimer ses larmes à l’évocation des mois qui arrivent. En mars, Baudoin quittera ses arbres, sa maison et des voisins avec lesquels il s’est lié d’amitié pour un appartement à Vitry-sur-Seine. Sans revenu dès février, il espère trouver un emploi provisoire dans la grande distribution ou la restauration pour subvenir à ses besoins. Car il le sait, la reprise sera longue. « On est totalement dépendant de l’évolution de la situation au niveau national comme au niveau international. On pensait pouvoir rebondir en septembre et finalement on se retrouve dans le même marasme qu’en mars », peste-t-il.

Privé de vision à long terme, le maître d’hôtel concède quelques « passages à vide » ces derniers mois. Dans son entourage, certains le poussent à envisager une reconversion. Mais il refuse de s’y résoudre : « Certains proches me demandent : « Pourquoi tu ne fais pas autre chose ? » Mais parce que je l’aime, mon métier ! Même quand je dormais deux heures par nuit, je me levais heureux. Je l’ai choisi parce qu’il me donne une sensation de liberté et parce qu’on offre du rêve et de la joie. »