Coronavirus : « Depuis le début de l'épidémie, les conflits entre entreprises se multiplient »

INTERVIEW Pierre Pelouzet, médiateur national des entreprises, essaie de dénouer les conflits entre les entreprises en temps de crise

Romarik Le Dourneuf

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Les retards de paiement se multiplient depuis le début de l'épidémie de Covid-19 — Gerd Altmann
  • Depuis le début de la crise du coronavirus, le nombre de médiations demandées par les entreprises a explosé.
  • Les conflits concernent en majorité des retards de paiement, des ruptures brutales de contrats et des problèmes de trésorerie.
  • Le médiateur national des entreprises insiste beaucoup sur la prévention auprès des entreprises pour leur éviter que les conflits s’enveniment.

Depuis le début de l’épidémie du coronavirus, les entreprises souffrent de la crise économique qui l’accompagne. Les périodes de confinement sont particulièrement violentes et elles entraînent des difficultés de paiement, des ruptures de contrats et des relations houleuses entre des partenaires commerciaux. Pierre Pelouzet, médiateur national des entreprises, aide ces acteurs à trouver les meilleures solutions pour régler les conflits.

La crise économique frappe de plein fouet les entreprises, comment se traduit cette situation pour le médiateur national des entreprises ?

C’est une explosion. Les conflits entre entreprises se multiplient. Lors du premier confinement, le nombre de demandes a été multiplié par dix. Si cela s’est calmé à partir de mai, nous sommes restés sur des chiffres plus importants que les années précédentes. Et depuis le début de ce second confinement, nous sommes de nouveau en tension, avec cinq fois plus de demandes qu’à la même période l’année dernière.

En tant que médiateur national, quel est votre rôle ?

Nous sommes un service public de médiation à destination de toutes les entreprises. En particulier les commerçants, les TPE et les PME qui ont des difficultés avec d’autres entreprises, souvent plus grandes, ou des acteurs publics. Par exemple, une petite entreprise qui voit un de ses clients refuser ou retarder le paiement d’une facture, ne voudra pas se fâcher avec lui, de peur de le perdre. C’est à ce moment qu’elle peut faire appel à nous pour trouver un compromis.

Quels types de conflits sont les plus fréquents ?

Le plus souvent, ce sont des retards dans le paiement de factures. Avec la crise du Covid-19, et les difficultés qu’elle entraîne, le nombre de cas s’est multiplié. Un autre type de conflit a aussi explosé : ce sont les ruptures brutales ou les changements de contrats en cours. On le voit beaucoup dans l’événementiel, qui avec les annulations en masse, a amené beaucoup de désaccords entre les fournisseurs de services et leurs clients. Nous constatons aussi un nombre important de conflits entre commerçants et bailleurs au sujet des loyers. La crise crée aussi d’autres problèmes, comme dans le prêt-à-porter, où des commerçants, qui avaient commandé la collection d’hiver en amont, se retrouvent dans l’impossibilité de payer leurs fournisseurs parce qu’ils n’ont pas vendu la collection d’automne. Face à tous ces problèmes, nous essayons d’aider les acteurs à trouver, ensemble, des solutions.

Comment se passe concrètement une médiation ?

Dans un premier temps, une entreprise qui rencontre un problème fait appel à nous via notre site Internet. A ce moment, un médiateur contacte cette entreprise pour discuter du sujet et peut-être déjà apporter des conseils. Une fois le nœud du problème identifié, le médiateur contacte l’autre entreprise au cœur du conflit, pour bien comprendre sa vision de l’affaire. Viens ensuite un premier rendez-vous entre les deux parties et le médiateur, durant lequel chacun est libre de défendre sa position. On peut tout se dire, cela donne des discussions parfois très tendues.

Un peu plus tard, une deuxième séance est organisée pour commencer à réfléchir à d’éventuelles solutions. En général, les esprits se sont refroidis et des idées ont déjà germé et on avance sur la définition d’un compromis. Quand c’est le cas, on sait déjà que c’est gagné. La majorité de nos médiations sont bouclées en deux mois. Le temps de l’entreprise est accéléré, donc c’est important d’aller le plus vite possible.

Les médiations aboutissent-elles souvent à un compromis ?

Nous avons un taux de succès de 75 %. C’est un déjà un très bon chiffre, mais dans les faits, les résultats sont souvent encore meilleurs. Car parmi les médiations qui échouent, toutes ne finissent pas au tribunal pour les deux entreprises. Il y a ceux qui laissent tomber l’affaire, mais se disent : « J’ai compris ce qui n’a pas marché. On a pu en discuter. On fera différemment la prochaine fois. » Mais il arrive aussi parfois que, quelques semaines après la fin de la médiation, une entreprise nous appelle en disant que finalement, les parties se sont recontactées et ont fini par tomber d’accord sur une solution.

C’est le but principal de notre travail, lancer la réflexion et surtout éviter que le lien soit rompu entre les parties. Nous voulons recréer de la confiance, surtout en ce moment où beaucoup d’entreprises rencontrent des difficultés.

Votre rôle se limite-t-il à ces médiations ?

Non, nous avons aussi un rôle de prévention. Nous essayons de faire changer les comportements, parce que c’est bien de jouer les pompiers, mais c’est mieux si on peut éviter les incendies. Beaucoup des conflits viennent d’un problème de trésorerie des entreprises. Dans ce cas, nous pouvons les conseiller sur les aides de l’Etat, les orienter vers ce à quoi elles ont le droit. Cela peut être le fonds de solidarité, le chômage partiel, le prêt garanti par l’Etat ou encore la nouvelle mesure sur les baux commerciaux. Nous promouvons aussi l’affacturage inversé collaboratif et l’affacturage à la commande, qui permettent de soulager les trésoreries des fournisseurs.

De manière générale, pour aider les entreprises, nous avons créé une charte de bonnes pratiques, la « Charte relations fournisseurs responsables », qui a déjà plus de 2.000 signataires. Elle engage les entreprises à construire une relation équilibrée et pérenne avec leurs partenaires commerciaux. Nous avons aussi lancé le #défiEntreprisesSolidaires sur les réseaux pour inciter les groupes en bonne santé à aider leurs fournisseurs. Nous avons beaucoup d’exemples de clients qui ont accepté d’anticiper leurs paiements auprès de petits fournisseurs pour soulager leur trésorerie. C’est ce que nous recherchons, de la solidarité entre les entreprises. Mais nous pouvons aussi faire de la médiation entre les entreprises et l’Etat, dans le cadre de marchés publics ou encore pour faire de la recherche de financement pour de l’innovation.

Quels sont les moyens mis en place pour réussir votre mission ?

Nous avons deux types de médiateurs : En région, ce sont principalement des employés des DIRECCTE (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), qui sont formés à la médiation. A Paris, ce sont des retraités, bénévoles, qui sont d’anciens chefs d’entreprise, cadres dirigeants ou juges du tribunal de commerce. En plus de ces équipes, nous faisons souvent appel à d’autres administrations, comme des experts de l’INPI, par exemple, dans le cas d’un conflit sur la propriété intellectuelle.

Quel message voudriez-vous faire passer aux entreprises en difficulté ?

Tout d’abord, n’attendez pas qu’il soit trop tard pour faire appel à nos services. Nous avons trop de cas d’entreprises qui nous appellent quand elles sont déjà au bord du dépôt de bilan. Il suffit de se rendre sur notre site et de cliquer sur «saisir le médiateur» ou «écrire au médiateur». Ensuite, les entreprises doivent savoir que ce service est gratuit et que tout ce qui est évoqué dans le cadre de la médiation est totalement confidentiel et ne peut être repris à l’extérieur, ni même au tribunal.
Notre rôle est de recréer la confiance entre les entreprises.