Le marché de l’occasion, une affaire en or pour la grande distribution ?

CONSOMMATION De plus en plus d’enseignes se lancent sur ce segment

Nicolas Raffin

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Un supermarché dans les Alpes Maritimes (Illustration).
Un supermarché dans les Alpes Maritimes (Illustration). — SYSPEO/SIPA
  • Depuis quelques mois, toutes les enseignes de la grande distribution font venir le marché de l’occasion en magasin.
  • Les clients peuvent vendre leurs objets et repartir avec du cash ou un bon d’achat.
  • Des innovations qui visent à prendre en compte les nouvelles habitudes de consommation, mais aussi à inciter les clients à revenir dans les supermarchés.

Faire ses courses au supermarché… sans rien dépenser ou presque. Dit comme ça, la combine paraît louche, un peu comme ces mails mal écrits où l’on vous annonce que vous pouvez toucher un énorme héritage très facilement. Pourtant, depuis que la grande distribution s’est lancée sur le marché de l’occasion, il est possible, en théorie, de gagner du pouvoir d’achat en poussant son chariot dans les allées. Le principe est simple, et copie celui des magasins spécialisés dans le dépôt-vente : les consommateurs viennent avec leurs objets et repartent avec du cash ou un bon d’achat, suivant les enseignes.

C’est Leclerc qui s’est placé le premier sur ce créneau en 2018, avec la création d’un espace « occasions » au sein de son hypermarché de Roques-sur-Garonne (Haute-Garonne). Évidemment, les autres distributeurs, toujours à l’affût de ce que fait le voisin, ont répliqué avec leurs propres concepts. Au début de l’année 2020, Auchan s’est lancé dans les vêtements de seconde main. Au printemps, Carrefour a créé sa section occasions dans son magasin des Ulis (Essonne), où il est possible de déposer des bijoux, des smartphones, ou encore du petit électroménager. Et cet été, Système U et Cora se sont lancés à leur tour avec des concepts similaires. A chaque fois, il s’agit d’expérimentations qui concernent quelques magasins (deux pour Carrefour, une trentaine pour Auchan) un peu partout en France. En cas de succès, toutes les grandes enseignes souhaitent ensuite l’étendre à un maximum de magasins.

« Faire des économies »

Cette ruée sur ce segment n’est pas un hasard. « Le marché de l’occasion, qui a toujours existé sous des formes diverses, a pris un tournant considérable avec la généralisation d’Internet, rappelle Marc Filser, professeur à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Dijon. Désormais, des plateformes comme Le Bon Coin ou Vinted assurent une grande partie des transactions, et les magasins physiques sont restés un peu à l’écart ». C’est là que les grandes surfaces ont une carte à jouer : « Certains consommateurs ne passeront jamais par une plateforme. Le magasin a un côté rassurant » poursuit Marc Filser.

Rassurer… et encaisser quelques billets au passage. « Le marché de l’occasion va connaître une croissance importante, explique à 20 Minutes le représentant d’une enseigne. Cela nous permet d’offrir un service supplémentaire et de séduire différents types de consommateurs, à savoir ceux qui veulent consommer plus responsable, mais aussi ceux qui veulent faire des économies ».

Illustration chez Auchan, qui propose donc, depuis le début de l’année, des vêtements de seconde main en partenariat avec Patatam, une entreprise spécialisée. Les clients viennent déposer leurs vêtements, de n’importe quelle marque, chez Auchan. Pour chaque sac déposé, ils perçoivent un bon d’achat de 5 euros à valoir sur le rayon habillement. Les textiles récupérés, eux, sont expédiés à Patatam, qui s’occupe de trier, laver, et remettre en état les produits avant de les renvoyer en rayon. « Chaque magasin vend en moyenne 15 pièces d’occasion par jour, avec un prix moyen de 4,50 euros », indique David Decovemacker, responsable du partenariat avec Patatam chez Auchan. Des vêtements bradés qui, comme les objets de seconde main, séduisent de plus en plus les consommateurs.

Faire du chiffre d’affaires

Si la grande distribution a un tel appétit, c’est parce que le marché de l’occasion représente un gâteau de plus en plus gros. Selon une étude de Xerfi, il était estimé à 7 milliards d’euros (hors automobile) en 2018. Or « les enseignes veulent maintenir une fréquentation et un chiffre qui ont tendance à baisser », rappelle Marc Filser. Un constat fait par l’Insee, qui note que le chiffre d’affaires des supermarchés et hypermarchés stagne depuis 2015 dans l’alimentaire. Il est même en baisse pour le non-alimentaire (vêtements, outils, papeterie…).

Proposer des produits d’occasion permet donc d’attirer du monde en magasin… et de pousser à la consommation. La plupart des enseignes offrent, on l’a dit, des bons d’achat à ceux qui viennent vendre leurs objets. Pour les utiliser, il faut donc faire ses courses dans l’hypermarché. « Ouvrir un corner (boutique spécialisée installée au sein d’une grande enseigne) d’occasions, c’est tout benef pour l’hypermarché, analyse Marc Filser. La grande surface va utiliser des mètres carrés qu’elle avait déjà, donc ça ne lui coûte pas grand-chose. Et cela peut lui amener des clients ». Au risque de faire de l’ombre à son cœur de métier, à savoir la vente de produits neufs ? Non, car selon les experts interrogés par 20 Minutes, ces « corners » d’occasion restent souvent marginaux à l’échelle d’un hypermarché, avec un apport limité sur le chiffre d’affaires.

Cela suffira-t-il, alors, à enrayer la spirale morose de la grande distribution ? « Les hypermarchés doivent se renouveler s’ils ne veulent pas fermer » prévient Marc Filser. « Depuis vingt ans, on nous annonce la fin de l’hypermarché et pourtant, il pèse toujours extrêmement lourd aujourd’hui : c’est encore le lieu principal d’achat des Français », rappelait de son côté Christophe Burtin, associé au sein du cabinet de conseil en stratégie Kea and Partners, dans un entretien à l’AFP en 2019. La grande distribution, tel un paquebot difficile à manœuvrer, a donc choisi de prendre le virage de l’occasion et des corners spécialisés (voir encadré ci-dessous) pour espérer éviter l’iceberg des pertes financières.

Le « corner », planche de salut des hypers ?

Ils sont à la mode dans la grande distribution. Les « corners » ou « shops-in-shops » (magasins dans les magasins) fleurissent dans les hypermarchés. Généralement, il s’agit d’une marque ou d’une enseigne spécialisée qui s’installe au sein de la grande surface. Les exemples sont nombreux. Depuis l’année dernière, dans plusieurs magasins Casino, il est ainsi possible de retirer des meubles Ikea. A Carrefour, c’est Darty qui propose déjà ses machines à laver et autres téléviseurs à côté des fruits et légumes. Et l’enseigne de puériculture Aubert s’est implantée fin 2019 dans un hypermarché de la marque, à Claye-Souilly (Seine-et-Marne). Enfin, chez Auchan, un « corner » Boulanger s’est installé à Beauvais.

« Les hypermarchés veulent renouveler leur image et se renforcer sur les rayons non-alimentaires » explique Marc Filser. Faire appel à des enseignes spécialisées permet aussi de rassurer le consommateur et d’acquérir un savoir-faire que l’hypermarché ne possède pas forcément. Mais attention au retour de bâton : « Installer des corner shops, c’est comme un vaste Tetris, pour faire de la place, il faut souvent bouger plein de rayons, notamment parfois le surgelé, et cela coûte cher (…) Le retour sur investissement n’est pas garanti », expliquait en octobre 2019 David de Matteis, du cabinet de conseil OC & C, dans un article du Parisien.