Plan de relance : « Le plan incite à la confiance car il donne de la visibilité », estime l’économiste Stéphanie Villers

INTERVIEW Certes, 100 milliards d’euros c’est impressionnant, mais sans confiance dans les entreprises et chez les particuliers, il ne se passera pas grand-chose, pense Stéphanie Villers

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Jean Castex, le Premier ministre, lors de la présentation de France relance, jeudi 3 septembre, à Paris.
Jean Castex, le Premier ministre, lors de la présentation de France relance, jeudi 3 septembre, à Paris. — LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
  • Le gouvernement a présenté ce jeudi un plan de relance de 100 milliards d’euros sans précédent pour faire face à une crise économique elle aussi inédite.
  • Jean Castex espère créer 160.000 emplois, mais il faudra aussi réussir à mobiliser l’épargne forcée des Français et Françaises constituée pendant la crise pour espérer aller au-delà, alors que 800.000 destructions d’emploi sont attendues.
  • Et ça, ça ne se décrète pas, c’est la confiance qu’il faut regagner, estime l’économiste Stéphanie Villers, interrogée par 20 Minutes.

On en connaissait quasiment toutes les grandes lignes mais c’est maintenant officiel : le plan de relance, pardon « France relance », a été présenté ce jeudi par Jean Castex et une partie du gouvernement. 100 milliards d’euros, dont 40 financés par l’Union européenne. Un plan d’une ampleur inédite pour une crise qui ne l’est pas moins.

Le Premier ministre l’a répété : la priorité c’est l’emploi. Mais est-ce à la hauteur ? 20 Minutes a voulu en savoir plus et a discuté avec l’économiste Stéphanie Villers, qui sort la semaine prochaine La crise économique de 2020, vers un nouveau monde ?, coécrit avec Henri Sterdyniak, chez Economica.

Jean Castex a dit qu’il attendait 160.000 emplois créés avec le plan de relance. Est-ce que ce n’est pas cher payé, 100 milliards pour ça ?

On fait face à une situation économiquement désastreuse, il faut dire ce qui est. Le PIB va chuter de plus de 10 %, du jamais vu. Ce n’est pas tant le coût des 160.000 emplois qu’il faut voir, mais les destructions d’emplois en face. Fin août, il y avait 60.000 destructions d’emplois, ça pourrait monter jusqu’à 1 million de chômeurs à Pôle emploi et plus probablement autour de 800.000. Face à ces 800.000 personnes, est-ce que c’est vraiment satisfaisant de dire qu’il n’y en a qu’un sur quatre environ qui va retrouver un emploi grâce à ce plan ?

Mais donc, est-ce que ce plan c’est 100 milliards bien utilisés ?

Il n’y a pas de solution magique. L’Etat ne peut pas embaucher la totalité de ces 800.000 personnes et les transformer en fonctionnaires. On n’en a pas les moyens. L’Etat ne peut pas non plus obliger les entreprises, en particulier dans ce contexte-là. Les entreprises font face à d’immenses incertitudes sur leurs capacités à générer du chiffre d’affaires. L’Etat n’a donc pas tellement plus de marge de manœuvre que ça.

Il se passe quoi alors au-delà de ces 160.000 emplois potentiels ?

Ce plan de relance, c’est un plan de relance de la confiance. A court terme, l’Etat a protégé l’emploi des salariés du privé à travers, notamment, le chômage partiel. Ce qui a permis la constitution d’une épargne colossale de la part des ménages : 100 milliards. C’est un facteur positif, car l’économie française a cette manne qui existe et qui a besoin d’être réinjectée. Et le plan de relance, il incite à la confiance car il donne de la visibilité, Jean Castex a par exemple dit qu’il n’y aurait pas d’augmentation des impôts. Le gouvernement veut que les ménages comprennent qu’ils n’ont pas à mettre de côté car on ne ponctionnera pas leur épargne. Donc, qu’ils peuvent consommer, investir avec cette épargne. L’autre levier est là.

Vous nous dites qu’il s’agit de créer de la confiance : c’est la manière de répondre à cette crise économique particulière, exogène, c’est-à-dire lié à une crise sanitaire inédite ?

Oui, parce que cette crise inédite, liée à la mise sous cloche de l’économie, a des impacts psychologiques. Or, on voit bien en cette rentrée qu’y a une recrudescence des cas ce qui a incité le gouvernement à imposer le port du masque en entreprise. On sait bien que tant qu’il y aura ces mesures barrières, les Français risquent d’être frileux, se disant qui y a ce virus qui circule toujours. Ça va empêcher de produire et consommer comme avant.

On a dit qu’il n’était a priori pas possible d’embaucher 800.000 personnes pour en faire des fonctionnaires, mais quid des emplois aidés ?

Il y a la prise en charge de 5.000 euros pour chaque contrat d’apprentissage et le chèque de 4.000 euros pour chaque embauche d’un jeune. La question c’est : "est-ce que c’est assez pour inciter l’entreprise à embaucher ?" Je suis assez circonspecte parce que ces 750.000 jeunes, diplômés ou pas, qui arrivent sur le marché de l’emploi, n’ont pas connu le même traitement que les salariés du privé qui ont eu pendant la crise une prise en charge par l’Etat à travers le chômage partiel. Là, pour les jeunes, c’est 4.000 euros pour une embauche. C’est sans commune mesure. C’est un arbitrage inéquitable : on favorise toujours celui qui est en emploi alors qu’on sait la difficulté, pas nouvelle, qu’il y a à accéder au marché de l’emploi en France pour les jeunes. L’embauche d’un jeune par une entreprise c’est un risque, un investissement sur l’avenir. Et en ce moment, la majorité des entreprises ne peuvent pas se le permettre, elles sont très court-termistes, elles cherchent à ne pas détruire toute leur trésorerie.

Quand on vous écoute, on se demande si pour répondre à cette crise inédite la forme « traditionnelle » d’un plan de relance est la bonne solution…

Ce plan est nécessaire. Mais on sait que l’essentiel viendra de la psychologie des particuliers comme des entreprises. C’est-à-dire que, s’ils sont déprimés, les 100 milliards qui dorment sur leurs comptes ne vont pas être réinjectés dans l’économie. On se doute bien qu’il va y avoir un retour à la normale, qu’on va retrouver des niveaux d’avant crise, on n’est pas perdus pour toujours. Mais toute la question c’est : combien de temps ça va prendre. Et là, il n’y a une variable incontournable, indispensable, essentielle et finalement l’unique : c’est la confiance.