Le télétravail augmente-t-il vraiment la productivité ?

ENTREPRISE Bien qu’il soit plébiscité par les salariés, l’effet du télétravail sur la productivité et les performances des entreprises pose question selon des spécialistes

Catherine Abou El Khair

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Avec le confinement, le télétravail s'est généralisé mais ses effets sont encore mal cernés
Avec le confinement, le télétravail s'est généralisé mais ses effets sont encore mal cernés — Canva / 20 Minutes
  • Alors que la seconde vague de la pandémie menace en France, au-delà du port du masque en entreprise, le télétravail est susceptible de jouer les prolongations.
  • Si de nombreux salariés ont découvert les vertus du travail à distance, du côté des entreprises, les bénéfices en termes de performance individuelle et collective ne sont pas automatiques.
  • A haute dose, cette organisation du travail a même des « effets négatifs potentiels », note l’OCDE.

C’est l’autre mesure, sans doute plus populaire que le port obligatoire du masque, pour enrayer la propagation du Covid-19, qui s'accèlère. Alors que le  ministère du Travail doit annoncer ce mardi l'évolution des règles sanitaires en entreprise, le télétravail restera « recommandé » notamment dans les « zones de circulation active du virus », a déjà annoncé le gouvernement. En cas d’aggravation de la pandémie, il risque donc de faire son retour à la rentrée, ou de jouer les prolongations dans les entreprises qui l’ont maintenu cet été.

De quoi réjouir ceux qui ont vu leurs rêves de télétravail exaucés pour la première fois à l’occasion du confinement. Mais pas forcément les entreprises, qui ont des raisons de rester hésitantes quant aux bénéfices de cette organisation du travail sur les performances.

« Scientifiquement, il n’est pas fondé que le télétravail améliore la productivité », explique Amélie Dudezert, professeur en management à l’Université Paris-Sud. « On ne demande pas le télétravail pour être plus productif », rappelle Jean Pralong, professeur de gestion des ressources humaines à l’EM Normandie.

Pas de machine à café

Si certains salariés se disent plus productifs en télétravail, l’OCDE note pourtant, à l’échelle de l’entreprise, des « effets négatifs potentiels » qui doivent être « impérativement » contrebalancés par une hausse du niveau de satisfaction des employés pour que le télétravail s’accompagne d’une augmentation de la productivité.

« Le télétravail retire des informations aux salariés, donne lieu à moins d’interactions qu’à la machine à café ; les demandes étant plus formelles, il faut plus de temps pour les comprendre ; les pauses qu’on prend au travail déconcentrent moins que quand vous vous arrêtez de travailler pour ranger la chambre ou vider le lave-linge », énumère Jean Pralong, qui souligne aussi le temps dédié à la coordination entre les uns et les autres, puisque les emplois du temps ne sont pas synchronisés.

Moins propice à la formation

Dans son étude qui revient sur l’état de l’art scientifique autour du télétravail, l’OCDE confirme par exemple que « les réunions en face-à-face sont propices à une communication plus performante que ne le sont d’autres formes d’échange à distance tels que le courrier électronique, le chat ou le téléphone ». On se montre ainsi plus convaincant et on mobilise davantage l’attention.

Autre point soulevé par l’OCDE et non des moindres : s’il empêche d’interagir correctement avec des collègues, « le télétravail pourrait ralentir le processus d’acquisition de compétences par la pratique ». Et à l’échelle de l’entreprise, les processus d’innovation, à moins peut-être de parfaitement maîtriser les outils collaboratifs numériques, sont perturbés par le travail à distance, qui est un frein à la circulation et au partage des connaissances.

Fatigue et messages tous azimuts

Bien qu’il permette de gagner en temps de transport, le télétravail n’est pas neutre non plus pour la santé des travailleurs, ce qui a un impact sur la productivité. « En télétravail, le salarié travaille de manière plus intense, donc il se fatigue beaucoup plus. Il y a aussi la fatigue liée à la concentration sur les écrans d’ordinateurs », ajoute Aurélie Dudezert. La tranquillité – objectif souvent recherché - n’est pas toujours garantie. « Il faut se répéter plusieurs fois la même chose, d’où la multiplication des groupes de type Whatsapp qui, d’ailleurs, ne sont pas vraiment sécurisés. On récupère en efficacité mais on croule sous les notifications », poursuit-elle.

Au final, pour maintenir sa productivité, il faut travailler plus. Le télétravail génère aussi plus de stress car il faut justifier que l'on travaille bien en étant à distance, selon Jean Pralong. Il faut aussi trouver un équilibre avec sa vie personnelle, mis à rude épreuve pendant le confinement. « On est plus fatigué en télétravail, parce que dans une entreprise, vous avez des tas de moments de pause, de moments inutiles. Cela nécessite une forme d’auto organisation qui d’habitude est prise en charge par l’entreprise », reconnaît aussi Benoît Serre, secrétaire général de l’ANDRH et directeur associé au Boston Consulting Group. L'isolement peut aussi, à terme, user ces salariés.

Remède à l’open space

Pourtant, 2/3 des DRH attendent des « gains de productivité » avec le télétravail, selon une récente enquête de l’ANDRH et du Boston Consulting Group. Malgré ses défauts, le télétravail garderait-il donc son potentiel ? « Quand vous instaurez le vrai télétravail, vous êtes obligé de réduire les systèmes de reporting, d’augmenter l’autonomie des salariés. Le télétravail permet de changer les modèles de management, de faire disparaître les petits chefs, d’instaurer un management plus responsabilisant. Cela génère de la motivation et de la confiance, qui est l’un des moteurs de la performance », explique Benoît Serre. Sans compter les gains possibles sur les surfaces, qui entrent aussi dans la balance.

Ce qui peut expliquer aussi l’engouement pour le télétravail, malgré ses défauts, est qu’il vient corriger des problèmes antérieurs, tels que les trajets domicile-travail difficiles dans les régions les plus denses ou les mauvaises conditions de travail dans des open spaces bruyants ou dans des flex offices contraignants.

Un bon dosage à trouver

Quand il permet réellement de mieux se concentrer, le télétravail peut être un vrai plus, souligne Aurélie Dudezert. « Pour augmenter la productivité, le télétravail doit être discuté dans les équipes : il faut des règles claires, savoir ce que l’on fait en télétravail, comment, et quelles limites on pose », recommande cette experte. Selon l’OCDE, pour tirer les meilleurs bénéfices du télétravail sans en subir un excès d’inconvénients, tout est donc dans le bon dosage du travail à distance.