Mauvaise nouvelle pour la relance, les Français préfèrent épargner plutôt que consommer depuis le déconfinement

CONSOMMATION Contrairement aux attentes, les Français ne se sont pas lancés dans une folie des dépenses au déconfinement

Romarik Le Dourneuf

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Les Français ont thésaurisé 4 milliards de plus qu'en 2019 entre mars et juin (Source : BPCE)
Les Français ont thésaurisé 4 milliards de plus qu'en 2019 entre mars et juin (Source : BPCE) — Reiseblogger
  • Malgré la volonté d’acteurs économiques de relancer la consommation pour sauver les entreprises, les ménages français modèrent leurs dépenses de consommation.
  • Selon Pascale Hébel, cette tendance devrait se poursuivre face aux incertitudes de la situation économique.
  • Conséquence directe, l’épargne des ménages français explose et atteint des chiffres historiques.

Certains prédisaient la ruée dans les magasins et une frénésie dépensière vengeresse après la frustration du confinement, il n’en est rien. Les soldes, assez maussades, qui viennent de s’achever en sont la preuve : les Français ne se pressent pas pour consommer. Selon les chiffres dévoilés par l’Insee, les dépenses de consommation des ménages ont augmenté, en juin, de 2,3 % par rapport au mois de février. Des chiffres positifs mais qui traduisent davantage un retour à la normale après le fort repli constaté entre février et mai (-7,5 %). Si certains économistes et le gouvernement souhaitent voir la consommation bondir pour relancer l’économie, les Français ne semblent pas l’entendre de cette oreille.

La consommation ne repart pas aussi fort qu’espéré

« La consommation en juin est repartie sur des bases semblables à 2019 », explique Pascale Hébel, directrice du pôle consommation et entreprises au Crédoc. Selon l’experte, si la consommation a bien connu un rebond au mois de juin après une envolée en mai (+37 % par rapport à avril), cela est dû au besoin de consommer, « de se lâcher », selon Pascale Hébel, et surtout à l’épargne cumulée pendant le confinement (de 75 à 100 milliards selon les estimations). La spécialiste préfère comparer les chiffres avec ceux de l’année dernière : « Par rapport à juin 2019, ce n’est que 1,3 % de plus, rien d’extraordinaire. »

Certains secteurs s’en sortent toutefois mieux que d’autres, comme l’automobile, qui a profité de la prime à la conversion. Mais aussi les biens d’équipements, les Français ont pu se rendre compte de certains manques chez eux pendant le confinement. En revanche, l’habillement continue son recul (+1,8 % en juin mais -9,4 sur le trimestre). Pascal Hébel souligne que cette chute relève plus d’une tendance à long terme que d’une conséquence de la crise : « Cela fait à peu près 10 ans que le textile, et les soldes avec, ne marche plus. Ce secteur est particulièrement touché par l’occasion. » Pour cette experte, le décalage des soldes, demandé par les commerçants, n’a pas incité à la dépense : « Elles sont arrivées trop tard, la clientèle des villes était déjà partie en vacances. »

La tendance devrait durer

Mais cette consommation modérée peut-elle repartir à la rentrée ? Peu de chance d’après Pascale Hébel. Première raison invoquée, la perte de pouvoir d’achat d’une partie des Français, et en première ligne les jeunes : « Ceux qui ont les moyens aujourd’hui, les plus riches, sont ceux qui tendent vers une consommation plus responsable, une conscience écologique plus forte. » Selon elle, les populations aux revenus les plus modestes et qui ont une propension plus importante à consommer ont perdu du pouvoir d’achat pendant le confinement. De -1 à -1,5 %, pas une hécatombe donc, mais suffisamment pour laisser penser que quelques oursons devraient pousser dans les poches des Français. De plus, la crainte d’une hausse du chômage (Le Credoc estime le taux atteindre les 12 % d’ici à la fin de l’année) n’encourage pas aux investissements. A l’inverse les Français tendent de plus en plus à épargner.

Une épargne de précaution plutôt qu’une épargne forcée

Si la consommation peine à se relancer, c’est aussi parce que les Français épargnent. Et pas qu’un peu. D’après le groupe bancaire BPCE, l’épargne atteindrait même des niveaux records dans l’Hexagone. Le taux d’épargne moyen des ménages (l’ensemble des revenus non-consommé après paiement des impôts) qui évolue autour de 14 % depuis quelques années à fait un bond spectaculaire depuis le début du confinement. S’il était monté à 19,8 % au premier trimestre selon la BPCE, il a explosé pour atteindre 28 % au second trimestre. Confinement oblige, les ménages n’ont pu consommer comme d’habitude. Mais cette tendance ne devrait pas faiblir, selon le groupe bancaire, puisque les prévisions annoncent une moyenne pour 2020 de 22 %, une hauteur qui devrait se maintenir en 2021.

Si cette épargne était « forcée » pendant le confinement, elle se maintient par choix des ménages. D’abord, parce qu’elle a permis à un certain nombre d’entre eux de se désendetter. Ensuite, parce que les Français se sont tournés vers l’avenir. Alain Tourdjman, directeur des études économiques de la BPCE, l’explique : « L’épargne est maintenant consentie parce que les ménages pensent raisonnable de moins consommer. » Et si les Français sont passés à une épargne de « précaution », c’est en grande partie à cause de l’incertitude qui relève d’une possible crise économique à venir. « La hausse du chômage à venir compromet les perspectives d’amélioration de leur situation financière future », précise Alain Tourdjman. L’économiste ajoute que cette épargne délibérée n’est pas seulement due aux risques à court terme mais également à moyen terme : « Les ménages estiment qu’ils n’ont pas assez d’épargne pour faire face au vieillissement et à la protection sociale qui pourrait se détériorer. Ils veulent sécuriser leur situation à plus long terme. »

L’épargne a permis de financer le soutien aux entreprises

De manière inattendue, cette épargne s’est retrouvée en majorité sur les dépôts à vue (48 milliards d’euros de mars à juin, soit 25 milliards de plus que sur la même période en 2019). Les livrets ne sont toutefois pas en reste puisque 28 milliards y ont été déposés (c’est 21 milliards de plus qu’en 2019). En revanche, les Français ont beaucoup moins investi sur les assurances-vie (15 milliards de moins de mars à juin qu’en 2019). Ils privilégient les placements qui assurent une totale disponibilité de leurs placements.

Si les entreprises regrettent le manque de dynamisme de la consommation, Alain Tourdjman justifie le choix de l’épargne : « Pour les Français, ce n’est pas négatif ou positif, c’est nécessaire. Cela correspond à un besoin de la gestion de leur futur. » L’économiste relève toutefois un intérêt à cette épargne pour les entreprises, puisqu’elle a permis en partie à financer les prêts garantis par l’Etat (PGE).