Crise : « Retarder l'entrée des jeunes sur le marché du travail peut aider à passer le trou d’air »

INTERVIEW Bertrand Martinot, économiste associé à l'institut Montaigne, réagit après l'annonce par Emmanuel Macron d'un plan pour l'emploi des jeunes

Propos recueillis par Julie Urbach

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Des apprentis en menuiserie et chaudronnerie.
Des apprentis en menuiserie et chaudronnerie. — SIPA
  • Grâce au service civique et à l’ouverture de nouvelles places en formation, le chef de l’Etat espère retarder l’entrée sur le marché du travail de certains jeunes.
  • Une mesure « efficace » si la crise n’est que passagère, estime l’économiste Bertrand Martinot, interrogé par 20 Minutes.

L’emploi des jeunes. Voilà l’une des priorités d’Emmanuel Macron pour relancer l’économie après la crise sanitaire​. Lors de son interview du 14-Juillet, le président de la République a notamment annoncé la création de 300.000 contrats d’insertion, 100.000 places supplémentaires en service civique, 200.000 formations qualifiantes ou encore un dispositif d’exonération de charges pour les entreprises faisant appel à des employés de moins de 25 ans. Bertrand Martinot, économiste associé à l’institut Montaigne, répond aux questions de 20 Minutes.

Pourquoi l’emploi des jeunes est-il aujourd’hui une priorité ?

L'économiste Bertrand Martinot

Ce que l’on sait dans ce genre de crise, c’est que les jeunes sont davantage touchés que le reste de la population : ils seront moins concernés par les plans sociaux souvent spectaculaires, mais ceux-ci détruisent au final moins d’emplois que ceux qui ne seront pas créés. Il faut aussi se préparer à ce que les jeunes portent les stigmates de la crise : ils auront, pendant encore un certain temps, un taux d’emploi et des rémunérations inférieurs… Donc l’emploi des jeunes est évidemment la bonne cible.

Service civique, formation… Ces mesures qui auront pour effet de retarder l’entrée des jeunes sur le marché du travail sont-elles pertinentes ?

Il y a deux cas de figure possibles : soit la crise est très profonde mais passagère, avec une situation qui s’améliore en 2022-2023, auquel cas ce seront des mesures très efficaces qui auront aidé à passer le trou d’air. Retarder des entrées sur le marché du travail grâce à des formations qualifiantes est alors plutôt une bonne chose, si ces jeunes en ont la possibilité financière ou peuvent bénéficier de bourses. Idem pour le service civique, qui peut permettre d’obtenir une expérience paraprofessionnelle.

Le deuxième scénario, c’est une crise qui se termine mais avec une faible croissance qui dure, car on a détruit du capital, on a des entreprises en mauvaise santé… Auquel cas les créations d’emploi seront très faibles pendant plusieurs années. Et là, la politique de l’emploi ne pourra pas faire grand-chose !

Quid des exonérations de charges et des contrats d’insertion ?

Il faut que ces éléments soient précisés, mais ce que l’on peut tirer comme enseignements des récessions antérieures, c’est que les contrats aidés (dans le secteur non marchand) sont globalement peu efficaces, il faut en limiter le nombre car on se rend compte que les personnes ne s’insèrent pas mieux avec.

En revanche, les exonérations de charges au niveau des bas salaires, comme cela avait été fait en 2009, ça marche. Les évaluations qui avaient été faites de cette mesure, qui s’appliquait aux entreprises de moins de dix salariés, étaient très favorables. Pour autant, elles ne créeront certainement pas assez d’emplois pour absorber toute la population de jeunes. Il faut aussi trouver ceux qui ont la bonne qualification en face.

L’objectif de ne laisser « aucun jeune sans solution à la rentrée » est-il réalisable ?

Face à une récession de cette ampleur, la réponse est non. On parle quand même de 800.000 à un million de destructions (ou de non-création) d’emplois en 2020 avec des jeunes qui en prendront très largement leur part et pour qui les difficultés se sont accentuées.

Le marché de l’emploi, ce n’est pas juste des cases à remplir, et la politique de l’emploi n’est pas toute puissante : ça peut permettre d’atténuer le choc avec un coût sans doute très élevé pour les finances publiques mais ça ne permettra pas d’effacer totalement l’impact de la crise. Au passage, l’insertion professionnelle est une compétence des régions : beaucoup de choses se joueront au niveau local.