« Emmanuel Macron a pu faire le pari de "sacrifier" la consommation d’été pour une rentrée réussie »

INTERVIEW Selon la professeure d’économie Cécile Aubert, avec des déclarations très pessimistes sur la rentrée, Emmanuel Macron fait le pari d’une consommation sur le temps long des Français

Jean-Loup Delmas

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Emmanuel Macron a prévenu d'une rentrée très difficile
Emmanuel Macron a prévenu d'une rentrée très difficile — Ludovic Marin/AP/SIPA
  • Dans un entretien à la presse quotidienne régionale, Emmanuel Macron a prévenu clairement : la rentrée de septembre sera « très dure » sur le plan économique.
  • Un discours qui semble contre-productif dans une période où l’ensemble du gouvernement appelait les Français à relancer l’économie en consommant.
  • Pour la professeure d’économie Cécile Aubert, il est possible que le président fasse le pari d’une consommation en septembre en assombrissant volontairement le tableau.

Le soleil lézarde sur notre peau, la France est déconfinée et les vacances se rapprochent. On aurait presque pu être heureux, mais depuis l’interview d’Emmanuel Macron aux quotidiens de la presse régionale, on a plutôt envie de s’enfiler des grappes de Xanax et de sombrer dans une énième déprime confinée. Au menu du chef de l’Etat, une rentrée à venir « difficile » et « très dure » avec de lourdes conséquences économiques.

Ce pessimisme affiché aura-t-il des conséquences néfastes sur la psychologie des Français ? Peut-on pousser la population à activement dépenser son épargne tout en lui prophétisant une crise économique aux conséquences majeures à la rentrée ? Pour Cécile Aubert, professeure d’économie, spécialisée en microéconomie, en théorie du risque et des incitations, la manœuvre est en réalité plus habile et subtile qu’on ne la dépeint.

Parler d’une « rentrée difficile » de la part d’Emmanuel Macron, n’est-ce pas un mauvais calcul qui va miner le moral de Français qu’on pousse « dans le même temps » à dépenser ?

On sait effectivement que la consommation est liée au moral des ménages, et on peut trouver paradoxal des discours aussi alarmistes et sombres alors que le gouvernement évoque dans le même temps la nécessité de relancer la consommation et de dépenser ses épargnes faites durant le confinement. Néanmoins, il est possible qu’avec ce genre de discours, Emmanuel Macron mise sur un temps plus long. Plus on s’attend à la catastrophe et on l’annonce, plus on aura une vision positive des évènements s’ils sont moins mauvais que prévu, et donc plus on consomme à ce moment-là.

Alerter sur une rentrée catastrophe, c’est peut-être finalement améliorer le moral des Français dans quelques mois si septembre-octobre s’avèrent moins graves économiquement que prévu. Il est tout à fait possible qu’Emmanuel Macron fasse consciemment le choix de baisser le moral des Français, et donc la consommation, pendant l’été pour s’assurer un meilleur moral des ménages et de l’économie en septembre. Par exemple aux Etats-Unis, les chiffres du chômage sont très mauvais, mais ils furent moins mauvais que ce que les experts avaient prévu, du coup à l’annonce de ces chiffres qui auraient été perçus comme catastrophiques dans n’importe quel autre contexte, la bourse américaine s’est emballée et a fait un bond. Fixer un curseur de moral très bas, c’est se réserver le droit à la bonne surprise.

Il faudrait donc miser sur une consommation meilleure en septembre, quitte à baisser celle de l’été ?

La consommation de l’été est très spécifique et orientée uniquement sur certains secteurs, il est en effet peut-être plus avantageux de tout faire pour augmenter la consommation plutôt à la rentrée, une période charnière dans la situation économique du pays.

Et puis, cet été est aussi déterminant au niveau de la circulation du virus. Une consommation qui ne reflambe pas, et donc des Français restant chez eux, c’est éviter un nouveau pic épidémique, ce qui serait une catastrophe sanitaire et économique. Emmanuel Macron a pu faire le pari de « sacrifier » la consommation d’été pour une rentrée réussie sanitairement et économiquement.

On n’a jamais vu une épargne aussi massive de la part d’une aussi grande part de la population, c’est donc un phénomène inconnu et il est difficile de savoir comment les Français se comporteront. Dans les précédentes pandémies, il y a eu une reprise économique rapide, on peut donc penser que le gouvernement se dit que la consommation partira à la hausse, quel que soit le discours.

Ce discours alarmiste est-il finalement une bonne stratégie ?

Politiquement, c’est un très bon choix d’en parler dès maintenant. D’abord, la première vague est encore dans toutes les mémoires, les Français feront donc logiquement le lien d’une crise économique comme conséquence de la crise sanitaire, ce qui décharge Emmanuel Macron d’être responsable. Car il s’agit d’une pandémie mondiale, difficile d’y voir un tort français ou présidentiel.

Ensuite, le curseur de négativité est au plus bas, les gens ont eu peur pour la santé de leurs proches et la leur, ont vécu 55 jours enfermés… Le chômage et les difficultés à venir apparaissent comme une suite logique, une épreuve de plus, au lieu d’un défi insurmontable. C’est également l’occasion de faire passer certaines politiques de restriction, en agitant le spectre du chômage. « Tout mais pas ça », ce qui permettrait de faciliter certaines réformes difficiles, dont celles des retraites, mais aussi la mise en place de plus de souplesse dans les contrats des entreprises, qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux.

Enfin, si la situation économique s’avère aussi catastrophique que l’annonce Emmanuel Macron et qu’il n’avait rien dit à ce propos dans cette interview, beaucoup lui auraient reproché son silence et de ne pas avoir prévenu. Annoncer la catastrophe, c’est donner l’impression de l’avoir un peu contrôlée.