Déconfinement : Après trois mois de télétravail, l’heure du retour au bureau a sonné

PARENTHESE ENCHANTEE ? Pour de nombreux salariés, la deuxième phase de déconfinement sonne la fin de la « parenthèse télétravail »

Catherine Abou El Khair

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Pour de nombreux actifs, le déconfinement rime avec le retour dans leurs locaux
Pour de nombreux actifs, le déconfinement rime avec le retour dans leurs locaux — Malachi Witt
  • Alors que le gouvernement doit alléger les protocoles sanitaires, de plus en plus de salariés ou d’agents de la fonction publique qui télétravaillaient sont appelés à revenir au bureau.
  • D’un jour de présence exigé à cinq, les normes de présence varient d’une entreprise à l’autre, selon les témoignages recueillis par 20 Minutes.
  • A l’exception de certaines entreprises déjà rompues au travail à distance, qui perpétuent voire amplifient l’expérience, les employeurs pressent leurs salariés de revenir sur place afin de reprendre un fonctionnement normal.

La période inédite de télétravail massif engagée en mars va-t-elle se perpétuer en juin et en juillet ? Alors que le gouvernement a annoncé adapter les contraintes sanitaires à la reprise de l’économie, les entreprises ou administrations lui emboîtent le pas. Et au-delà de ceux qui ont déjà dû ou voulu reprendre le chemin de leurs locaux à partir du 11 mai, le retour en chair et en os sur le lieu de travail s’intensifie, comme en témoignent les internautes qui ont répondu à notre appel à témoignages.

Depuis le 11 mai, les locaux des entreprises ont déjà commencé à se repeupler, sous l’effet de la sortie de certains salariés du chômage partiel et de la reprise d’activité sur des postes non télétravaillables. Selon la Dares, fin mai, « près de la moitié des salariés travaill[ai]ent sur site, après un tiers fin avril et un quart fin mars ». Le télétravail concernait alors encore 23 % des salariés fin mai, contre 25 % fin avril, selon l’institut statistique du ministère du Travail.

Cinq jours sur cinq

« Aujourd’hui, on m’a demandé de retourner physiquement sur mon lieu de travail, je ne connais pas les raisons. Il semble que bon nombre de collègues soient revenus. Nous n’avons eu aucune directive pour l’ensemble du personnel, il semble que ce soit chaque responsable qui a demandé ou non de revenir. Jusqu’à présent, j’y retournais une demi-journée par semaine, afin de traiter mes dossiers en version papier », témoigne Alice, assistante administrative en mairie. Elle appréhende ce retour aux usages antérieurs, soit une présence permanente au bureau. « Je me suis habituée au calme, à l’absence d’interaction et donc à l’absence d’hypocrisie, de représentation et d’adaptation sociale », témoigne-t-elle.

Selon les employeurs, les exigences varient. « Actuellement, nous avons encore le choix de télétravailler 2 à 3 jours par semaine si nous avons des contraintes familiales, sinon il nous est fortement recommandé de venir au bureau », témoigne Amélie. Elle a opté pour un retour intégral à partir du 2 juin, « parce qu’alterner télétravail et bureau représente plus de difficultés logistiques que de réinvestir le bureau avec les mesures sanitaires ». Dans son entreprise, il est prévu pour la semaine prochaine d’atteindre 80 % d’occupation des bureaux.

Des rythmes variés

Mais il y a ceux qui y vont beaucoup plus doucement. C’est le cas de Carl, qui devra revenir seulement un jour par semaine au bureau. Il serait pour l’heure question, dans son entreprise, de « 2 jours à partir de juillet et en temps complet en septembre ». Mais le risque d’accélérer la cadence en cas de déconfinement plus prononcé n’est pas exclu. Ce qu’il regrette d’avance. « Je vis en Normandie alors que je travaille sur deux sites franciliens. Pour moi, le télétravail devrait rester la norme ! »

L’association qui emploie Gaëlle lui permet « le télétravail durant l’été et jusqu’en septembre, même après les annonces gouvernementales ». Compte tenu de l’exiguïté des locaux, les salariés peuvent revenir à leur rythme histoire « d’avoir le temps de s’organiser, de reprendre tranquillement un rythme plus classique en présentiel s’ils le souhaitent mais avec une présence de l’équipe limitée pour ne prendre aucun risque quant à l’épidémie ». L’idée est bien de ne mettre « aucune contrainte ni pression aux salariés ».

D’autres entreprises, enfin, optent pour l’alternance. « La moitié des effectifs va revenir en semaine A et l’autre moitié va continuer le télétravail. En semaine B, on inverse, et après on recommence…. Ça va sûrement durer tout l’été et on va pas forcément revoir les collègues avec qui on s’entend bien », explique Aurélie.

Des salariés peu enclins au retour

Certaines entreprises, plutôt conciliantes au cours de la première phase de déconfinement, s’apprêtent à mettre davantage la pression maintenant que les écoles rouvrent plus largement. Et pour cause, les invitations à revenir au travail depuis le 11 mai n’ont pas toujours été suivies d’effet, explique le sociologue François Dupuy, qui suit en ce moment six grandes entreprises au titre de ses recherches. « Au moins deux d’entre elles sont dans l’impasse, et une troisième vient de renoncer à faire revenir les gens », rapporte-t-il.

Rien d’étonnant, selon l’auteur de La Faillite de la pensée managériale (Seuil, 2015), et fin observateur des travers du monde de l’entreprise. Avec le confinement, de nombreux salariés qui ont goûté au télétravail ont fini par l’apprécier. De quoi rendre les appels au retour des entreprises plus compliqués, par-delà la crainte du virus. « Ce qui a caractérisé le confinement, c’est le temps retrouvé. En se passant des transports, ils ont gagné deux heures. Les Français ont redécouvert l’autonomie, le fait de travailler quand on en a envie. Ils se sont sentis plus productifs », souligne le sociologue des organisations et professeur à l’Edhec.

« Il y a autant d’entreprises que de situations. On a approché les limites sur les taux d’occupation chez pas mal de nos clients, mais ça a pris du temps. Jusqu’ici, un équilibre a été trouvé avec les volontaires », témoigne de son côté Cécilia Durieu, directrice générale de Greenworking, un cabinet de conseil en management qui suit actuellement une centaine d’entreprises sur le sujet du télétravail. Elle pense qu’à partir du 22 juin, les entreprises vont plus « lourdement » inciter au retour au travail.

Retour à plein régime

Du côté des entreprises, il y a la volonté de retisser des liens perdus ou distendus pendant le confinement. De ce point de vue, certains salariés répondent à l’appel, heureux de reprendre une partie de leur vie sociale. Un phénomène qui s’était déjà vu à l’occasion des grèves de cet hiver. « Après 2 mois de mal de dos à déprimer de rester dans ma chambre à coucher nuit et jour sans voir personne, je suis revenue au bureau avec joie ! J’apprécie le changement d’ambiance, de préserver mon intimité et d’avoir un lieu dédié au travail que je puisse quitter » explique Aurélie.

Si les entreprises se montrent de plus en plus pressantes, c’est aussi car à distance, leur activité a pu être bridée. « Toutes n’ont pas fonctionné à plein régime pendant le confinement, et certains des salariés, faute de ne pas avoir de processus dématérialisés, n’ont pu faire leur travail que partiellement », explique Cécilia Durieu.

Les limites du travail à distance

Au-delà des questions pratico-pratiques, des entreprises découvrent que leur mode de fonctionnement n’est pas compatible avec le télétravail. « Il enlève de la souplesse dans les entreprises et les place dans des modes de fonctionnement séquentiels plutôt que simultanés », estime François Dupuy. Selon lui, le travail à distance se montre particulièrement inadapté dans les entreprises qu’il qualifie d’« ouvertes ». C’est-à-dire celles « qui comptent beaucoup plus sur les relations entre membres que sur les règles et les process », détaille-t-il.

« Le télétravail à 100 % exige une culture de l’écrit », détaille Cécilia Durieu. Compte rendus de réunions, aisance avec les outils collaboratifs et les visioconférences, nécessité d’avoir des "process écrits" auxquels tout le monde peut avoir accès… N’étant pas prêtes à tenir une telle discipline, qui se construit sur des mois voire des années quand une entreprise se dirige vers le tout télétravail, les entreprises reviennent en arrière après des mois de travail à domicile imposé. « Soit il faut adapter les processus, soit il faut retourner au bureau », explique Cécilia Durieu.