Coronavirus : Au cœur des clusters malgré eux, les saisonniers étrangers « répondent à un besoin qu’on ne peut pas nier »

ECONOMIE Plusieurs foyers épidémiques ont été identifiés dans les exploitations agricoles du sud de la France, parmi les travailleurs venus d’Espagne pour participer aux récoltes

Julien Laloye

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Deux travailleurs détachés dans une serre près d'Arles.
Deux travailleurs détachés dans une serre près d'Arles. — CLEMENT MAHOUDEAU / AFP
  • Des cas de coronavirus sont apparus récemment dans certaines exploitations agricoles du Gard, du Vaucluse et des Bouches du Rhône.
  • Parmi les personnes concernées, de nombreux salariés étrangers dont les conditions de vie sur place interpellent.
  • Et derrière cette situation, une question : Doit-on (et peut-on) repenser l’appel aux saisonniers dans l’agriculture française ?

Le grand jour, enfin. Après trois ans de procédures diverses, de renvois inopinés et de dérobades de la partie adverse, Yasmine, comme quatre de ses anciens compagnons d’infortune, va savoir si le tribunal des prud’hommes d’Arles lui donne raison ce mardi matin face à l’agence d’intérim espagnole Laboral Terra, disparue des radars.

Cette jeune femme maroco-espagnole de 37 ans, montée depuis la Catalogne pour emballer les poires dans les exploitations du Sud-Est de la France après la crise financière de 2009, raconte une histoire à se tordre les boyaux. Mal-logement, harcèlement, agressions verbales et physiques, salaires non versés, contrat de travail non respecté, demande de faveur sexuelle ou de pot-de-vin en échange de travail. Et pour finir, une maladie grave, la sclérose en plaques.

« Personne n’a été mis à l’isolement »

« Ces sociétés nous traitent plus mal que des animaux. Hier Laboral Terra, aujourd’hui Terra Fecundis. Quand je pense à tous ces saisonniers positifs au Covid-19 qui se retrouvent sans arrêt maladie, entassés à plusieurs, sans doute privés de nourriture, sans aucun droit, rien… C’est quoi exactement, c’est de l’esclavage ? Combien de gens doivent être exploités pour qu’on change de système ? On est aussi là pour donner le courage aux autres de porter plainte. » Les autres ? Plusieurs dizaines de travailleurs en quarantaine dans des conditions sujettes à caution depuis qu’un cluster est apparu dans certaines exploitations agricoles du Gard, du Vaucluse et des Bouches du Rhône. Plus de 150 cas positifs en fin de semaine dernière, selon les autorités sanitaires, sans certitude de pouvoir circonscrire l’incendie.

Des travailleurs saisonniers dans une ferme dans la région d'Arles.
Des travailleurs saisonniers dans une ferme dans la région d'Arles. - D.R/20 minutes

« On vit à plusieurs par chambres, il n’y a pas de savon dans les toilettes, et on partage tous la même cuisine », explique, vidéos à l’appui, un employé sud-américain de Terra Fecundis, logé dans un vieux corps de ferme occupé par une cinquantaine de personnes, près de Maillane (Bouches-du-Rhône). Ce jeune père de famille raconte l’incertitude dans le campement.

« On ne sait pas qui est positif ou non. Lors de la première phase de tests, sur place, le responsable de l’entreprise qui gère le camp nous a demandé de refuser les analyses en prétendant que s’il y avait des positifs, l’État français nous empêcherait tous de travailler. Il paraît qu’il y a eu cinq cas positifs, mais personne n’a été mis à l’isolement. Certains partent travailler le matin, d’autres non ». Une deuxième série de tests, menée dans un gymnase de la ville d’Arles jeudi dernier, a enregistré 26 saisonniers contaminés. Cette fois, ce sont des bénévoles de la Croix-Rouge qui sont venus communiquer le résultat. Mais selon Manuel, « une partie des personnes concernées n’a pas quitté l’endroit, et certains ont refusé d’être testés et sont encore avec nous ».

Une chambre de travailleur saisonnier près de Maillane.
Une chambre de travailleur saisonnier près de Maillane. - D.R/20 minutes

Les Marocains et les Tunisiens coincés chez eux

D’où les contaminations sont-elles parties ? Peut-être du corps de ferme où dort Manuel après avoir passé la journée dans les champs. Peut-être d’un camping aux environs de Noves, comme le prétendent les dernières rumeurs. Peut-être encore des appartements en ruine des centres-villes de Châteaurenard, Tarascon, Beaucaire, qui prennent des airs de Quito lors des mois d’été, vu le nombre d’Equatoriens au mètre carré. Bien comprendre ici qu’on parle de la queue de peloton des salariés sous contrat. Les fameux travailleurs détachés inventés par l’UE pour les secteurs économiques en tension. Portugais, Polonais, Roumains dans les fermes maraîchères du nord de la Loire. Espagnols, Sénégalais ou Sud-Américains avec des papiers espagnols pour ramasser fraises, abricots, pêches ou asperges dans le Sud. André Bernard, président FNSEA de la chambre d’agriculture régionale, nous fait le topo.

« Rien qu’en PACA, on a besoin de 80.000 contrats saisonniers pour faire tourner la boutique. Il y en a un peu près la moitié qui réside en France à l’année. Ensuite, il y a les travailleurs européens, et enfin les contrats OFFI [Office français de l’immigration et de l’intégration]. Sauf qu’à cause du Covid, ces gens-là, souvent des Tunisiens ou des Marocains, n’ont pas eu le droit de venir ». Il suffit de se souvenir des 73 saisonniers Bulgares venus pour récolter le melon en Charente, et finalement renvoyés à Sofia après deux jours d’attente à Roissy alors qu’ils étaient parfaitement en règle.

Un gros producteur de fraises à Carpentras souhaitant rester anonyme : « J’attendais 90 Tunisiens pour ramasser mes parcelles au printemps. Je vous parle de gens qui viennent depuis vingt ans, parfois sur plusieurs générations. Je ne sais même pas s’ils vont pouvoir venir cette année. Alors j’ai dû faire autrement. » Un arboriculteur dans le même coin : « J’ai 75 hectares de pêches et 15 hectares d’abricots. En mars, j’ai besoin de 50 personnes, et en juin, il me faut le double. J’attendais 20 Marocains qui sont restés bloqués chez eux. C’est un problème pour moi et mais c’est surtout un drame économique pour eux. Là-bas, un saisonnier qui vient bosser en France fait vivre une famille entière. Et moi, il faut bien que je les remplace ».

L'ARS procède à un test PCR sur un travailleur saisonnier à Châteaurenard.
L'ARS procède à un test PCR sur un travailleur saisonnier à Châteaurenard. - CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

Succès mitigé de l’opération « Des bras pour ton assiette »

C’était le sens du vibrant appel du ministre Didier Guillaume à l’armée de l’ombre, ces salariés français au chômage partiel prêts à envahir les champs pour secourir leurs agriculteurs en manque de bras. Pas le flop total qu’on a bien voulu moquer, mais pas une franche réussite non plus. A peine 20.000 profils retenus pour 300.000 candidatures. Un contraste entre les bonnes volontés et la réalité guère étonnant pour André Bernard : « On parle de boulots qu’on n’arrive pas à pourvoir en temps normal, même par les gens au chômage qui sont du coin, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de travailler dans ces conditions. Passer des heures plié en deux pour ramasser des fruits avec les aléas du climat, c’est dur. »

Patrice Vulpian, vice-président de la Fédération nationale des producteurs, le rejoint en partie : « J’ai réussi à embaucher 16 personnes sur mon exploitation de Saint-Martin-de-Cau entre Facebook, Pôle emploi et Des bras pour ton assiette. C’était pour l’éclaircissage des fruits, une opération qui demande surtout d’être rigoureux. Il faut rester debout 7 heures mais physiquement, ce n’est pas trop compliqué. »

S’agissant de la récolte elle-même, plus technique, notre exploitant reconnaît recourir habituellement à une dizaine de salariés via Terra Fecundis, un peu plus cette année en raison des circonstances. « On peut reprocher beaucoup de choses à cette agence d’intérim, mais ils répondent à un besoin qu’il est difficile de nier », souffle un syndicat agricole. Quitte à détourner les yeux sur des pratiques peu reluisantes. Selon nos informations, la plupart des saisonniers acheminés en bus par Terra Fecundis ont débarqué en plein confinement, esquivant de nuit les rares contrôles à la frontière.

« Ces entreprises de travail temporaire et les entreprises utilisatrices ont essayé de pas tenir compte des règles de franchissement des frontières et ont sans conteste contribué à la diffusion du virus en faisant circuler les saisonniers d’une exploitation à l’autre », dénonce Jean-Yves Constantin, vice-président de la Mutuelle sociale agricole (MSA), particulièrement attentif au statut des travailleurs détachés et aux entorses à la réglementation dans le secteur agricole.

Terra Fecundis gère le logement et verse les salaires

Le délégué CFDT pointe les conditions de logements des travailleurs détachés, quand les contrats OFFI sont beaucoup mieux lotis, souvent un appartement/cuisine de 40m2 pour deux fourni par l’exploitant sur son site. En 2017, le préfet du Gard avait d’ailleurs ordonné la fermeture de logements sous-loués par Terra Fecundis après avoir relevé « l’état répugnant des chambres, toilettes, sanitaires et cuisines ». Beaucoup d’agriculteurs nous avouent qu’ils ne savent pas vraiment où dorment les « Terra Fecundis » qu’ils emploient. Ils ne gèrent pas non plus leur affectation ou leur fiche de paye, entièrement sous-traitée à l’agence d’intérim qui les fait venir d’Espagne. Cette dernière fournit même les « responsables » censés surveiller cette main-d’œuvre 5 euros moins chère de l’heure qu’un intérimaire français, allant jusqu’à faire les courses à sa place pour éviter tout contact avec l’exploitant ou avec la population. Selon divers témoignages, les abus peuvent être nombreux, entre les cadences infernales (70 heures par semaine), les heures supplémentaires non payées et l’absence de congés payés.

Manuel prétend ainsi qu’il a sué 10 heures par jour six jours par semaine jusqu’à fin mai, quand il a demandé à changer d’exploitation parce que l’entreprise lui décomptait 40 minutes de travail effectif chaque jour. Ensuite ? « Ensuite, j’ai été mis de côté, je n’ai plus de travail », assure-t-il. Un ostracisme qui ne s’est pas arrangé depuis que le jeune homme a publié plusieurs vidéos sur les réseaux sociaux pour alerter sur sa situation.

« Je l’ai fait pour que tous ceux qui ne savent pas ce qui les attend en France restent en Espagne. Terra Fecundis m’a déjà averti que je ne retravaillerais jamais pour eux, mais ça ne m’intéresse pas non plus. J’attends juste qu’ils me payent ce qu’ils me doivent et je rentre chez moi. » Très discrète, l’agence d’intérim s’est seulement exprimée par la voix de son avocat chez nos confrères de La Provence. « Nous ne faisons qu’appliquer les règles du droit européen », soutient Me Guy André, qui défend une entreprise « honorablement connue et qui respecte les principes d’humanité ». Terra Fecundis doit pourtant assez peu goûter cette mauvaise publicité, d’autant qu’elle se prépare à un procès hors-norme.

Un procès très attendu

Après un faux départ début mai à cause du Covid-19, la justice française compte en effet réclamer pas moins de 112 millions d’euros de cotisations sociales que Terra Fecundis est accusée d’avoir dissimulés à l’Urssaf en déclarant ses salariés en Espagne plutôt qu’en France. « Cette affaire est celle qui présente les enjeux financiers les plus importants de l’histoire judiciaire en matière de fraude. Elle est donc particulièrement attendue et suivie », confiait Me Jean-Victor Borel, l’avocat de l’Urssaf Paca, dans les colonnes du Monde début avril. L’issue judiciaire de ce procès très attendu peut-elle contribuer à repenser l’appel aux saisonniers dans l’agriculture française ?

« Il y a eu une prise de conscience pendant le confinement qu’on doit redonner de la noblesse à l’alimentation française, veut croire André Bernard. En Paca, il y a de quoi faire des légumes toute l’année, Il faut faire comprendre à nos jeunes qu’il y a du travail, mais pas de 8h30 à 17h, pas du lundi au vendredi, parce qu’on doit affronter une concurrence qui casse les coûts de production. ».

Les fameuses fraises espagnoles vendues trois fois moins chères en supermarché sont pourtant un cliché de moins en moins répandu, selon Patrice Fluvien. « En travaillant sur l’environnement et en vantant la qualité de nos produits, on arrive à convaincre les centrales d’achat. On a tout ce qu’il faut en Provence pour nourrir l’Europe entière. » Le climat, le terrain, l’eau… Et les travailleurs ? « Cela fait vingt ans qu’on porte la question de l’attractivité des métiers de l’agriculture, soupire Jean-Yves Constantin. L’option a été prise de faire appel massivement à la main-d’œuvre étrangère ». Et l’élu syndical de filer une métaphore toute trouvée : « C’est comme pour les masques, finalement. Sauf qu’au lieu de délocaliser la ressource, on a délocalisé le savoir-faire humain. »