Coronavirus : Pourquoi la France pourrait-elle économiquement en baver plus que les autres ?

CRISE La France pourrait connaître en 2020 la pire récession du monde à cause de la crise sanitaire, le pays est en fait touché sur ses points forts

Rachel Garrat-Valcarcel

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Le tourisme, un des piliers de l'économie française, pèsera dans les comptes de 2020.
Le tourisme, un des piliers de l'économie française, pèsera dans les comptes de 2020. — Francois Mori/AP/SIPA
  • L’OCDE prévoit que la France pourrait perdre jusqu’à 14 % de son PIB en 2020, dans la foulée du confinement. Ça serait la pire récession au monde.
  • Il faut dire que la crise sanitaire a touché la France sur ces points forts habituels, à commencer par la consommation des ménages.
  • La reprise sera en grande partie liée au fait de voir ou non les Français et les Françaises dépenser leurs 55 milliards d’euros d’épargne « forcée » du confinement.

Moins de 20 % des lits de réanimations sont occupés par des malades du Covid-19 (contre 130 % au pire de la crise, il y a deux mois), le déconfinement va connaître sa troisième étape dans une dizaine de jours… Bref, la France a passé sa (première) vague épidémique liée au nouveau coronavirus. Seulement, avant une hypothétique deuxième vague se profile déjà une bien réelle deuxième lame : la crise économique.

L’OCDE a annoncé hier que la France pourrait connaître une récession de 11,4 à 14,1 % de son PIB en 2020. Un niveau absolument exceptionnel et même inédit à la surface de la planète : c’est en France, juste devant l’Italie et l’Espagne, pourtant plus touchés par l’épidémie, que la crise économique pourrait être la plus forte. 20 Minutes a tenté de savoir pourquoi.

Jusqu’à 14 % de richesse détruites en France en 2020, c’est crédible ?

L’économie française en est bien là. Cette chute, liée au confinement pendant près de huit semaines, est presque mécanique. « Si vous avez 35 % de votre économie en pause pendant deux mois, ça ne se rattrape pas pendant les mois qui suivent, explique simplement l’économiste spécialiste de la zone euro interrogée par 20 Minutes, Stéphanie Villers. Mettre l’économie sous cloche a un coût. »

Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste du Bureau d’information et de prévisions économiques (Bipe), abonde : « Nos prévisions sont en ligne avec les chiffres de l’OCDE et du gouvernement, autour de 11 %. » Au global, l’OCDE prévoit que l’économie mondiale va se rétracter de 6 % cette année. Ce sera encore pire dans la zone euro (entre 9 et 11 %). Le contexte est donc morose pour tout le monde.

Ces chiffres sont vraiment crédibles car les données de l’Insee sont robustes. « C’est un des plus performants et ingénieux instituts de statistiques économiques au monde. Il est vraisemblable que les autres instituts aient à réviser leurs prévisions à la baisse alors que le nôtre est sans doute plus proche de la réalité », précise Stéphanie Villers.

Pourquoi c’est pire en France ?

C’est d’abord l’un des pays où le confinement a été le plus long, près de deux mois donc, et où le déconfinement est des plus progressifs. De plus, ce confinement sanitaire touche tous les points clefs ou les points forts de l’économie française en temps normal. Pour les connaître il n’y a qu’à regarder où le gouvernement va : il a déjà présenté un plan pour l’automobile, pour le tourisme et l’aéronautique. Un plan de relance de la consommation doit suivre à la rentrée.

La consommation des ménages est le principal moteur de la croissance tricolore. « C’est d’ailleurs le cas aussi de l’Espagne et de l’Italie, explique Anne-Sophie Alsif. A l’inverse, d’autres pays sont plus tournés vers l’export, comme l’Allemagne. » Or, pendant le confinement, avec la fermeture de nombreux commerces, la capacité même à consommer a été largement amputée. Le résultat ne s’est pas fait attendre : dès mars, avec seulement deux semaines de confinement, on est revenu au niveau de consommation de l’an 2000. Une chute vertigineuse.

Le tourisme a lui été sapé dans ses fondements par le confinement. Le secteur est très important en France, comme pour l’Espagne et l’Italie. « C’est notre 'french art de vivre', comme dit le président, qui a été touché en plein cœur », décrit Stéphanie Villers. Car, si on ne retrouvera pas tout de suite les touristes étrangers qui viennent par millions chaque année en France, le tourisme interne à lui seul représente « les deux tiers des recettes touristiques. Sans réouverture totale du secteur on ne retrouvera pas les niveaux d’avant crise ».

En corollaire, l’industrie aéronautique se retrouve clouée au sol. Et plus globalement les secteurs exportateurs de la France que sont la chimie, l’agroalimentaire et le luxe. « C’est vrai qu’en temps normal notre balance commerciale est déjà déficitaire. Mais ce sont les secteurs où la France est bien positionnée qui ont été touché », précise Anne-Sophie Alsif. Arrivent ensuite l’automobile, la France n’est pas l’Allemagne mais a quand même un secteur important. La construction, qui compte pour 6 % dans le PIB français, a, elle aussi, été globalement à l’arrêt pendant deux mois.

Quels points forts pour rebondir ?

Dans son rapport, l’OCDE voit une reprise très nette, et même plus forte qu’ailleurs, en France en 2021. Mais il faudra a priori attendre fin 2022, dans l’état actuel des choses, pour retrouver le niveau économique du début de l’année 2020. Il faut dire que la France a aussi quelques points forts que n’ont pas tout ses voisins. A commencer par le système de protection sociale.

Le choc économique est violent, mais il est tout de même amoindri par l’Etat providence. Il a beaucoup été incarné depuis trois mois par le système de mise au chômage partiel, « un des plus généreux » au monde d’après Stéphanie Villers. « Certes, toutes les personnes mises au chômage partiel ne retrouveront pas leur emploi mais une grande majorité quand même. Ce n’est pas comme quand vous êtes au chômage aux Etats-Unis, presque sans revenu et sans visibilité, même si le marché de l’emploi y est plus flexible. »

Le système de chômage partiel – coûteux mais nécessaire pour nos deux économistes – a permis de conserver le capital humain des entreprises. C’est ce qui leur permettra de repartir plus vite que si elles devaient engager et former de nouvelles personnes. Surtout, ça a permis de préserver le pouvoir d’achat des ménages : or, on l’a compris, la reprise de la consommation sera clef dans les mois à venir. « L’épargne a doublé pendant le confinement, c’est colossal ! Les ménages ont des marges de manœuvre de consommation », juge Anne-Sophie Alsif. 55 milliards d’euros ont été placés sur les livrets A dans les derniers mois.

Reste donc maintenant à savoir si les ménages auront suffisamment confiance en l’avenir pour faire chauffer la carte. Car sans ça, pas de retour de l’investissement des entreprises. Les vacances en France pour les 10 à 14 millions de Français et de Françaises qui partent d’habitude à l’étranger sont un premier levier. Mais le flou demeure alors que chacun anticipe une forte hausse du chômage. « On y verra plus clair quand il y aura un vaccin ou un traitement, dit Stéphane Villers. En attendant le risque c’est que la crise sanitaire continue de gangrener l’économie. »