Coronavirus : A cause de la crise, les jeunes seront-ils une génération sacrifiée ?

FUTUR Comme en 2008, lors de la précédente crise économique, les jeunes sont exposés à la hausse du chômage

Catherine Abou El Khair

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Une agence Pôle Emploi.
Une agence Pôle Emploi. — Pascal Guyot
  • Se décrivant volontiers comme une « génération galère », les jeunes redoutent de payer le plus lourd tribut de la crise économique née la pandémie, révèle notre dernier baromètre « #MoiJeune, Déconfiné et demain ? » « 20 Minutes »  OpinionWay.
  • Une crainte d’autant plus justifiée que le chômage des jeunes est structurellement plus élevé que celui de l’ensemble de la population. Avec cette pandémie, les jeunes les moins qualifiés ou issus des filières professionnelles sont particulièrement exposés.
  • En 2008, la crise avait déjà aggravé leurs difficultés.

On pourrait les penser insouciants, plus épargnés que les autres par la pandémie du Covid-19. Il n’en est rien. Les moins de 30 ans ont eux aussi leurs motifs d’inquiétude. Selon notre dernier baromètre « #MoiJeune, Déconfiné et demain ? » « 20 Minutes » – OpinionWay, 57 % des 18-27 ans estiment qu’ils paieront le plus lourd tribut de la pandémie, de même que 53 % des 18-30 ans. S’ils sont a priori moins exposés sur le plan sanitaire que leurs aînés, ils risquent à l’inverse d’avoir encore plus de difficultés à trouver un emploi.

Une galère qu’ils connaissaient déjà et qui risque de s’aggraver. Fin 2019, l’Insee estimait que 568.000 jeunes de moins de 25 ans, soit 19,2 % d’entre eux, déclaraient chercher du travail. C’était déjà deux fois plus que le taux de chômeurs dans la population active, alors à 8,1 %. Mais avec la crise, selon les scénarios de l’exécutif, entre 165.000 et 320.000 jeunes supplémentaires pourraient être au chômage au second semestre 2020.

Coup dur pour l’apprentissage

Selon le sociologue Emmanuel Sulzer, l’emploi des jeunes sert de variable d’ajustement en période de crise. « L’alternance et l’apprentissage sont procycliques : on en prend quand il y a des besoins. S’il y a un très fort ralentissement de l’économie, alors il y a un coup d’arrêt. Il s’agit d’une particularité française. Dans d’autres pays, comme l’Allemagne, les recrutements de jeunes se poursuivent même en période de contraction », illustre ce chargé d’études au Cereq.

Selon lui, ce sont surtout les jeunes sortant des filières professionnelles, visant des CAP ou des Bac pro, qui risquent d’être les plus concernés. « L’artisanat au sens large, c’est-à-dire les métiers de bouche, la coiffure, le bâtiment, recrute massivement des apprentis. Et dans l’industrie, dont la situation est aujourd’hui incertaine, ces jeunes ont habituellement de bons taux d’insertion », poursuit-il.

Avec la crise, qui fragilise les petites entreprises, les entrées en apprentissage risquent donc de se tarir. Dans l’agriculture, l’industrie, la construction ou l’hébergement, ou même les arts et spectacles, les employeurs anticipent des chutes de contrats d’apprentissage allant de 15 à 35 % en 2020, d’après le Ministère du Travail. D’où le plan de relance de l'apprentissage annoncé début juin, qui vise à rendre ces contrats les plus attractifs possible pour les employeurs.

Les grandes écoles moins inquiètes

La situation des jeunes dans l’enseignement supérieur est moins nette. Cependant, certains d’entre eux voient déjà leurs plans contrariés. L’Association pour l’emploi des cadres (Apec) a constaté fin avril une chute de 69 % du nombre d’offres d’emploi pour les jeunes diplômés, contre 62 % pour les cadres. La pérennité de leurs emplois est aussi menacée quand on sait que 31 % des diplômés de 2018 sont actuellement en CDD ou en intérim. D’où une « file d’attente » qui pourrait encore s’allonger.

Pour autant, « la nécessité toujours croissante d’innovation des entreprises va continuer d’ouvrir des opportunités pour les jeunes diplômés, notamment ceux issus des disciplines à fort contenu technologique », pronostique l’organisation, qui aide à l’insertion des cadres et jeunes diplômés. En revanche, pour ceux qui sortent de filières de type sciences humaines, lettres, langues, les difficultés risquent de s’aggraver.

Du côté des grandes écoles, on garde aussi son calme. « On n’est pas forcément extrêmement inquiets, nos étudiants avaient une vitesse d’insertion très grande, avec un taux de 70 % d’étudiants qui signent un contrat avant de sortir d’école, explique Laurent Champaney, vice-président de la Conférence des grandes écoles. Du côté des employeurs, il n’y a pas eu de tendance à annoncer les gels de tous les recrutements ». Cependant, « on leur fait passer le message qu’ils seront moins dans une situation de choix. Donc il vaut mieux privilégier un emploi par rapport à une phase d’attente ».

De nouvelles précarités

« La crise et ses conséquences vont accroître les inégalités à l’intérieur des générations et faire naître de nouvelles formes de précarité. Des jeunes qui étaient sur le fil du rasoir risquent de tomber dans la grande pauvreté. Le fait de ne pas pouvoir entrer sur le marché de l’emploi va renforcer la précarité de ceux qui ne vont pas pouvoir compter sur leurs parents », résume Antoine Dulin, qui représente les organisations étudiantes et mouvements de jeunesse au Conseil économique social et environnemental.

Retour au bercail faute de pouvoir payer le loyer, projets de fonder une famille : la crise va changer les plans des jeunes générations. Certains pourraient être empêchés de poursuivre leurs études, s’ils ne trouvent pas de job alimentaire ou de contrat d’alternance. Voire de rembourser leurs prêts étudiants. « Pour les étudiants de l’enseignement supérieur, notamment ceux issus de milieux les moins favorisés, un contrat d’apprentissage est parfois indispensable au financement des études » souligne la conférence des présidents d’université, qui regrette que les aides à l’apprentissage ne concernent pas aussi les niveaux master.

Coup au moral

La crise est aussi susceptible de laisser des traces dans les esprits. « Elle joue sur leur état psychologique. Quand on galère pendant six mois à chercher du travail, on perd confiance en soi et on peut avoir des troubles psychiques », ajoute Antoine Dulin. Des situations dont il peut être difficile de s’extraire, en particulier quand on est sans emploi ni qualification ou en situation de pauvreté. « Les freins périphériques à l’emploi (mobilité, santé, précarité des conditions de vie, logement, couverture sociale, maîtrise du numérique), loin d’être marginaux ou secondaires, constituent pour certains jeunes de réelles barrières à l’entrée sur le marché du travail », constatait en 2017 France Stratégie, l’organisme de réflexion rattaché à Matignon.

Dans l’urgence, le gouvernement a accordé une aide « exceptionnelle » de 200 euros pour 800.000 jeunes afin de compenser les effets de la crise. Mais la question de l’emploi des jeunes demeure une préoccupation : le sujet reste à la table de ses discussions qui se tiennent actuellement avec les partenaires sociaux. Signe que le problème est encore loin d’être réglé. Entre 2008 et 2012, le taux de chômage des moins de 25 ans avait bondi, passant de 17,5 % à plus de 26,2 %. Il avait ensuite entamé une lente décrue, que la pandémie de Covid-19 pourrait bien arrêter.

* Baromètre « #MoiJeune, Déconfiné et demain ? », 20 Minutes – OpinionWay, réalisé en ligne du 5 au 8 juin 2020 auprès d’un échantillon représentatif de 774 jeunes âgés de 18 à 30 ans, selon la méthode des quotas.