Tourisme : « Les Français peuvent réserver leurs vacances, ils seront remboursés si la crise se poursuit »

INTERVIEW Didier Arino, directeur général associé de Protourisme, demande de la visibilité aux autorités pour inciter les Français à réserver leurs vacances

Propos recueillis par Romarik Le Dourneuf

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Certaines plages ont déjà réouvert
Certaines plages ont déjà réouvert — Julie Urbach
  • Ce jeudi 14 mai, Edouard Philippe a annoncé une série de mesures pour soutenir et relancer le tourisme en France.
  • Parmi ces initiatives figurent un fond de 1,3 milliard d’euros soutenu par BPI France et la Caisse des dépôts, le doublement du plafond des tickets restaurants, ou encore et l’allégement des taxes de séjours sur les entreprises de tourisme.
  • Didier Arino, directeur général associé de Protourisme, explique à 20 Minutes sa satisfaction, mais aussi les attentes du secteur.

« Ce qui est bon pour le tourisme est bon pour la France. » C’est le mot d’ordre lancé par Edouard Philippe ce jeudi matin. A la suite du 5e Comité interministériel du tourisme, le Premier ministre a annoncé une série de mesures pour soutenir le secteur en France.

Car ce dernier fait partie des plus touchés par le confinement et la crise liée au Covid-19, et vit sous perfusion depuis des semaines, dans l’attente de pouvoir rouvrir ses structures. 20 Minutes a interrogé Didier Arino, directeur général associé de Protourisme, pour savoir ce que pensent les professionnels des annonces faites par le gouvernement

Le Premier ministre a annoncé un grand plan pour soutenir le secteur du tourisme en France. Que retenez-vous de ses annonces ?

C’est une mobilisation extrêmement importante de l’Etat. Nous sommes, avec ce plan chiffré à 18 milliards d’euros, sur des volumes considérables. Il me semble assez intelligent, puisqu’il raisonne d’abord à court terme avec des aides directes aux entreprises, notamment les plus fragilisées, comme le prêt de garantie et le pass saison sur les trois meilleurs mois de l’année. C’est très important pour les entreprises saisonnières.

Ensuite, à moyen terme, le fond de BPI France (1,3 milliard d’euros) permettra de rendre plus compétitive l’offre de destination France. J’ai également retenu une conditionnalité au développement responsable et numérique de ces aides, c’était un besoin.

Le tourisme est parmi les secteurs les plus touchés depuis le début de la crise du coronavirus. Dans quel état se trouve-t-il actuellement ?

Le secteur a déjà perdu 150.000 emplois pendant la crise. Ils ne sont pas encore entrés dans les chiffres du chômage parce que la saison n’est pas encore lancée. Ce sont les saisonniers, les salariés des entreprises qui ne pourront pas tenir le choc, ou encore ceux des entreprises qui ne pourront pas ouvrir. Sans une intervention majeure de l’Etat, nous aurions pu perdre un million d’emplois, 500.000 emplois directs et tout autant d’emplois indirects.

Pour le moment, 80 % des entreprises de tourisme ont été fortement impactées, et parmi celles-ci, 30 % sont en très grandes difficultés et pourraient déposer le bilan. C’est pourquoi je suis satisfait des annonces d’Edouard Philippe. Et je le dis aussi facilement que j’ai été des plus critiques au sujet de la gestion de la crise par le gouvernement. Mais nous serons attentifs, car il reste des interrogations, et le diable se cache souvent dans les détails.

De quels détails parlez-vous ?

Dans un premier temps, il faut que ces aides profitent à ceux qui en ont réellement besoin, et pas seulement aux grandes entreprises. Ensuite, nous veillerons au traitement des entreprises qui gravitent autour du commerce et qui pourraient ne pas être concernées par ces mesures. Je parle de ceux qui ne pourront pas travailler s’il y a un nouveau report des ouvertures : les fournisseurs de camping et de villages-vacances, les ostréiculteurs, certains viticulteurs, les fournisseurs de compagnies aériennes, d’événementiel… Le tourisme, ce n’est pas juste des gens qui vont bronzer sur la plage, il y a une immense économie derrière.

Croyez-vous aux différentes mesures présentées par le Premier ministre pour relancer l’économie du tourisme ?

L’investissement de 1,3 milliard de BPI France est une bonne nouvelle, parce que cela va rentrer dans les fonds propres des entreprises pour obtenir des financements bancaires. Quand une banque vous demande 40 % de fonds propres sur un investissement, cette aide est précieuse. Le doublement du plafond de ticket restaurant (de 19 euros à 38 euros par jour) est aussi une très bonne chose. D’abord parce qu’il y a eu beaucoup de télétravail pendant le confinement, mais que les gens avaient quand même le droit à leurs tickets ou à un différé de crédit sur ceux-ci. C’est intéressant aussi parce qu’ils peuvent les dépenser le week-end en restaurant ou pour faire les courses pendant leurs vacances. Ce n’est vraiment pas négligeable, parce que ça change la donne pour certaines familles. Ça peut leur permettre de dépenser un peu plus en vacances, de se payer un extra, voire de se payer des vacances qu’ils n’auraient pas pu avoir sans cela.

Edouard Philippe a également annoncé que les collectivités locales pourront alléger la taxe de séjour sur les hébergements touristiques et réduire de deux tiers la cotisation foncière des entreprises…

Ça, c’est peanuts ! C’est un vieux débat, mais ça ne change pas grand-chose. D’abord, la taxe de séjour est payée par les clients qui viennent, et surtout s’ils viennent. Mais surtout, c’est de l’argent pour les EPCI (établissement public de coopération intercommunale), les communes, donc l’Etat s’en fiche, ce n’est pas son argent. Mais comment vont vivre les communes touristiques ? Elles vont déjà exonérer les cafetiers des droits de terrasse. Il faut qu’elles puissent soutenir le tourisme local par leurs infrastructures.

Le Premier ministre a indiqué que les Français pourront partir en vacances cet été dans l’Hexagone. Pensez-vous qu’ils pourront compenser la perte de touristes étrangers ?

Clairement, non. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais surtout, les annonces précédentes des membres du gouvernement en ont découragé un grand nombre. Olivier Véran recommandait publiquement aux Français de ne pas partir en vacances il y a deux semaines. Christophe Castaner que ce n’était pas raisonnable de penser à partir. Sibeth Ndiaye a dit qu’il ne serait pas possible de passer ses vacances à l’autre bout de la France. Jean-Baptiste Djebbari et sa peur des flux dans les transports… Au final, les professionnels du secteur ont subi près d’un milliard d’euros d’annulations pour cet été. Toutes ces déclarations ont participé à cette catastrophe. Ils ont semé la confusion dans la tête des clients, qui appelaient pour savoir s’ils pouvaient conserver leurs réservations ou non. Beaucoup de gens ont déjà renoncé à partir en vacances. En cela, l’incitation d’Edouard Philippe a le mérite de clarifier les choses : les gens peuvent réserver, et ils seront remboursés si la crise se poursuit.

Les professionnels du tourisme sont-ils prêts à recevoir les vacanciers dès que l’Etat l’autorisera ?

Parfaitement ! Ils sont dans les starting-blocks. Ils sont prêts, ils n’ont même pas besoin qu’on leur explique, ils ont déjà pris toutes les mesures. De grands groupes ont déjà mis en place des protocoles stricts qui concernent les piscines, les restaurants avec le service à table, la distanciation, les animations en petits groupes…. Les parcs à thème, par exemple, sont des professionnels de la gestion des flux de personnes, ce n’est pas à eux qu’on va apprendre le métier. Nous avons fait des propositions dans ce sens aux ministères. Pour le moment, elles ne sont pas validées.

Donnons une date aux professionnels pour qu’ils puissent embaucher, qu’ils se fournissent et qu’ils mettent en place les protocoles sanitaires. Si on attend trop, il y a deux risques majeurs. Certaines structures décideront de ne pas ouvrir pour ne pas prendre de risques et prendre les aides de l’Etat. Imaginez un camping a qui on dirait au dernier moment : « Vous pouvez ouvrir, mais sans animations et sans piscine. » Imaginez la déception des clients et l’impact sur l’image de marque. L’autre risque à trop attendre, c’est de voir un énorme flux de vacanciers au même moment dans les structures. Il faut que les Français puissent déjà réserver leurs vacances.

Alors nous ne demandons que trois choses : Un horizon, des dates et un mode d’emploi.