« Je me suis sentie en sécurité », « J’aide les indépendants », « J’ai trop peur »… Nos lecteurs racontent leur rapport au shopping post-confinement

CONSOMMATION Les commerces non essentiels ont pu de nouveau ouvrir leurs portes dès le 11 mai, après huit semaines de fermeture

Romarik Le Dourneuf

— 

Les clients étaient nombreux à faire la queue devant certains grands magasins ce lundi 11 mai
Les clients étaient nombreux à faire la queue devant certains grands magasins ce lundi 11 mai — Romuald Meigneux
  • Dès la réouverture des magasins après deux mois de confinement, certains magasins ont été pris d’assaut par les clients.
  • Certains y vont par plaisir ou par besoin. Et d’autres n’ont clairement pas envie d’y retourner tout de suite.
  • Selon Philippe Moati, fondateur de l’Observatoire société et consommation (Obsoco), si une boulimie de consommation peut intervenir à la sortie du confinement, la tendance vers une consommation de meilleure qualité pourrait s’amorcer après la crise.

« Vite du shopping, il était temps ! » Comme notre lectrice Morgane, de nombreux Français se sont rués vers les magasins dès lundi matin. Après huit semaines de fermeture en raison du confinement, les commerces non-essentiels peuvent désormais rouvrir leurs portes.

Ces deux mois sans lèche-vitrines, sans essayer une paire de chaussures, sans comparer les derniers smartphones ou tout simplement sans flâner dans les étals furent interminables pour certains. Mais d’autres préfèrent encore attendre. Et 20 Minutes a demandé à ses lecteurs à quelle catégorie ils appartiennent.

C’est bon pour le moral

« Après deux mois, je me suis dit que faire du shopping me remonterait le moral pour changer de la routine du confinement qui m’a déprimée », écrit Nora. Comme elle, de nombreux internautes ont exprimé cette envie, comme le symbole d’une liberté retrouvée. Notamment pour ceux qui ont télétravaillé, comme Louisa, qui déclare n’être sortie que quatre fois pour faire des courses alimentaires : « J’ai très envie de me faire plaisir avec un vêtement ou des chaussures, c’est ma récompense pour avoir été sage pendant le confinement. » Philippe Moati, fondateur de l’Observatoire société et consommation (Obsoco), nous explique ce comportement : « Le shopping, c’est un peu de la légèreté. Il n’est pas étonnant qu’il apparaisse dans les priorités pour certains. On peut assister à une “boulimie” de consommation. »

En dépit des protocoles sanitaires dans les magasins pour limiter les risques de contagion, Sarah a voulu faire des emplettes pour retrouver une vie normale : « Les boutiques sont bien nettoyées, rangées. Il y a du gel hydroalcoolique et les clients portent un masque. Je me suis sentie en sécurité. » Alors qu’un grand nombre de nos lecteurs disent ne pas avoir hésité à commander sur Internet pour remédier au confinement, Faustine préfère retourner en magasin : « Faire les boutiques fait du bien au moral, il y a toute une théâtralisation du produit qu’on ne retrouve pas en ligne. »

D’autres y vont, mais parce qu’ils y sont contraints, comme les jeunes parents. C’est le cas de Carolyne : « Ayant eu un bébé pendant le confinement, j’ai bien besoin d’aller lui acheter quelques habits, ça pousse vite. » Et il n’y a pas que les nouveau-nés qui ont changé de taille depuis le 16 mars. Benoît, un peu honteux, fait partie de ceux qui n’ont pu éviter une prise de poids pendant cette période : « Je devais retourner au travail, mais j’ai pris ma journée pour aller acheter des chemises. Hors de question d’aller au travail boudiné. »

Le soutien aux petits commerces

D’autres insistent sur leur volonté d’aller dans les petits commerces. Première raison invoquée, la sécurité. Ils bénéficient d’une meilleure image que les grandes enseignes, comme l’exprime Nathalie : « Les indépendants respectent mieux les mesures. On ne se retrouve pas à cinquante dans une boutique. » Cela lui permet aussi d’éviter de faire la queue, comme on a pu le voir sur certains réseaux sociaux.

Claire, qui se qualifie de « très dépensière », a choisi sa petite boutique préférée au Havre : « Certains critiqueront, mais au moins, j’aide les indépendants. » Une raison souvent évoquée dans les témoignages.

« Le shopping attendra »

S’ils veulent aussi aider les petits commerçants, la majorité de nos lecteurs ne souhaitent pas retourner faire du shopping dans l’immédiat. « Je n’ai aucune envie de me retrouver dans un espace clos avec des gens potentiellement contaminés. Le shopping attendra quelques semaines », raconte Nathalie. Sandrine, sortie ce mardi pour acheter des aliments pour ses animaux, critique l’emballement dès le déconfinement : « La zone commerciale était saturée, les parkings pleins, les gens sans masque poussaient des caddies avec trois plantes dedans. Ce n’est pas raisonnable. » Cette frénésie est une des raisons les plus invoquées. C’est le cas d’Alexis, qui s’interroge : « Je ne comprends pas les gens qui s’agglutinent, avec des heures d’attente pour certains. » Comme lui, Karine confie son inquiétude : « Le shopping est pour moi un plaisir. Là, vu le contexte, les contraintes et les risques, ce sera sans moi. »

Philippe Moati tente d’expliquer cet afflux dans les magasins : « La consommation est comme une drogue, c’est un réflexe conditionné, une pulsion. D’autant qu’on avait déjà un emballement promotionnel avant le confinement et ça ne va pas s’arranger après. »

« Tant qu’il ne sera pas maîtrisé… »

Si la consommation peut ainsi être assimilée à une drogue, certains de nos lecteurs essaient alors de se sevrer. D’abord par la peur, qui revient sans cesse dans les commentaires, comme pour Natacha : « Ce virus nous fait peur, pour nous et pour nos enfants. Tant qu’il ne sera pas maîtrisé, pas question de retourner en magasin. » Une deuxième vague est toujours possible pour Gaël, qui veut rappeler à tous que le risque est élevé et que « le personnel soignant travaille toujours malgré la fatigue. »

Pour beaucoup, la question du retour en magasin ne se limite pas seulement à la crise sanitaire actuelle. Régine Vanheems, professeur agrégée et spécialiste de la distribution, développe : « Certaines tendances de consommation qui apparaissaient avant le coronavirus, comme le fait de consommer autrement, mieux, plus local, pourraient en sortir renforcées. » Le confinement a poussé beaucoup de nos lecteurs à réfléchir sur ce point. « C’est peut-être le moment de réfléchir à deux fois avant un achat. Parce que ce confinement permet de se rendre compte de ce dont on a vraiment besoin », écrit Malika. Mélanie abonde : « Pendant cette période, nous avons appris à vivre juste avec le nécessaire, sans superflu. » Pour Frédérique, cette longue « hibernation » a été un déclic : « J’ai pris conscience que je n’avais besoin que de peu de chose pour me sentir bien. Mes futures emplettes seront ciblées sur l’essentiel. » Une tendance que Romain veut voir comme bénéfique pour la planète : « Le confinement a été une pause pour la nature, ce serait bien qu’on ne reparte pas comme avant et qu’on revienne à des choses plus simples pour continuer dans ce sens, et il n’y a pas meilleur moment pour enrayer la surconsommation et la pollution qui vient avec. »

L’analyse de Philippe Moati pourrait donner quelques espoirs à Romain : « Dans un premier temps, c’est la contrainte de l’argent – une crise économique, des pertes de revenus – qui va s’imposer brutalement. Mais la crise a alimenté une réflexion générale et une vraie aspiration à consommer de la qualité, que ce soit au niveau environnemental ou sociétal. Tout dépendra de la force et de la longueur des turbulences. »