Déconfinement : Jauge limitée, manipulation interdite, masques obligatoires… La galère des petits commerçants

DECONFINEMENT Les boutiques expérimentent depuis trois jours les protocoles sanitaires permettant d’accueillir la clientèle. Et découvrent les difficultés qui vont avec

Frédéric Brenon

— 

Un magasin de maroquinerie dans le centre-ville de Nantes le 12 mai 2020.
Un magasin de maroquinerie dans le centre-ville de Nantes le 12 mai 2020. — F.Brenon/20Minutes
  • Cette semaine de déconfinement fait office de test pour les commerçants autorisés à ouvrir.
  • Le nombre de clients est limité. Les masques et le lavage de mains sont souvent obligatoires.
  • La reprise était « vitale » pour la plupart des petites boutiques.

« Certes, on a rouvert. Mais ce n’est pas encore la fête, loin de là ! » Trois jours après la réouverture des commerces​, les gérants de petites boutiques s’adaptent petit à petit à leur nouveau quotidien. Et, comme ils pouvaient le craindre, celui-ci est bien différent des semaines précédant le confinement. La faute aux protocoles sanitaires, indispensables pour « sécuriser le personnel » et « rassurer la clientèle », mais trop contraignants pour envisager une reprise soutenue des ventes. Illustration en centre-ville de Nantes.

Première contrainte : l’obligation de limiter drastiquement le nombre de clients. A définir en fonction de la surface au sol et de la physionomie des lieux. « Chez nous, c’est uniquement une personne à la fois. S’il y a beaucoup de monde samedi, j’en accepterai peut-être deux mais pas trois », assure Camille, vendeuse dans une boutique de produits de la mer. « Nous, c’est trois maximum, complète Emeline, responsable d’une épicerie fine. C’est peu mais on ne peut pas faire mieux si on veut respecter la distanciation. J’ai prévu des marques au sol devant l’entrée s’il y a de l’attente. C’est un peu le système D. » « Au-delà de cinq personnes, on refuse, indique Florestan, gérant d’une maroquinerie. Les grands magasins ont des sens de circulation pour éviter les croisements. Là, sur 40m2, c’est impossible à organiser. »

« Ça génère du stress »

Deuxième galère : le port du masque. La plupart du temps il est obligatoire pour entrer. Mais encore faut-il veiller à ce que le message soit compris. « On a mis un mannequin devant l’entrée pour imposer un temps d’arrêt aux clients. Ça nous laisse le temps de vérifier », explique Florestan. « J’ai eu deux personnes qui sont entrées d’un coup sans masque et n’acceptaient pas qu’on leur impose. La situation était délicate. Ça génère du stress », raconte Christine, dans une boutique de prêt-à-porter. « C’est une source d’anxiété, confirme Emeline, dans son épicerie fine. Chez nous, le masque est seulement recommandé. On ne veut pas perdre le côté chaleureux de la boutique. Mais j’ai pu récupérer quelques masques que je propose si besoin. »

Une vendeuse dans une boutique de l'enseigne Le Creuset, le 12 mai 2020 à Nantes.
Une vendeuse dans une boutique de l'enseigne Le Creuset, le 12 mai 2020 à Nantes. - F.Brenon/20Minutes

Troisième difficulté : les manipulations et les essayages. Malgré le lavage de mains quasi systématique au gel hydroalcoolique en entrant, de nombreux commerçants ne souhaitent plus laisser la clientèle toucher les produits. « C’est nous qui ouvrons les articles, qui faisons la démonstration à la place des clients, confirme Florestan, gérant de la maroquinerie. Ce n’est pas un frein mais ça les déstabilise un peu quand même. Ils se disent que ça ne va pas être l’achat ordinaire. » Navi, responsable d’une célèbre marque de cocottes, procède de la même manière. « Si on repère un produit qui a été touché par un client, on le met de côté puis on le désinfecte, explique-t-elle. Evidemment, ça représente du travail supplémentaire quand on est seul en boutique, comme moi. »

« On n’a pas envie qu’un client se retourne contre nous »

Le problème se pose avec encore plus d’insistance pour les produits textiles. « On ne va pas empêcher les clients de toucher ou d’essayer, réagit Albert, gérant d’un magasin de chaussures. Mais on leur demande d’enfiler un bas en plus de leur chaussette, par précaution. » Dans les magasins de vêtements, les produits enfilés sont généralement isolés dans une pièce, pendant une durée de 4 h à 12 h. « C’est le temps nécessaire pour éliminer le virus, justifie Christine. On ne sait pas trop si ça marche mais, au moins, ça rassure tout le monde. » « C’est une belle galère à gérer, râle Philippe, gérant d’une boutique textile haut de gamme. On n’a pas la place pour les entreposer et, en plus, ça limite le choix des clients qui se présentent ensuite. »

Chloé, responsable d’une boutique d’habits féminins, ne se contente pas des « heures de décontamination ». « On ajoute systématiquement un coup de fer à repasser, avant et après essayage, pour éliminer les microbes. Et on a limité les essayages à quatre par personne. En contrepartie, nous sommes plus souples sur les retours s’il y en a. » « Les protocoles sanitaires, on a intérêt à s’y tenir, estime Aurélien, gérant d’une épicerie de luxe. On n’a pas envie qu’un client se retourne contre nous parce qu’il aurait attrapé le Covid. On n’a vraiment pas besoin de ça. »

Il faut dire que les chiffres d’affaires ont été sérieusement mis à mal par les semaines d’inactivité. « On a perdu beaucoup depuis le début de la crise. On a dû contracter un crédit de 150.000 euros pour pouvoir honorer nos engagements auprès des fournisseurs. C’est dur », confie Albert, dans son magasin de chaussures. « On avait déjà souffert des manifs des "gilets jaunes", des retraites. Là, le coronavirus, ça ressemble au coup de grâce », s’alarme Aurélien. « C’était vital de reprendre, ajoute Florestan. Et le problème, c’est qu’on sait bien qu’on ne va pas retrouver nos volumes habituels du jour au lendemain. »