Coronavirus : Le « durcissement » du chômage partiel, un dilemme pour le gouvernement

EMPLOI Le dispositif est très coûteux pour les finances publiques, mais il évite un chômage de masse

Nicolas Raffin

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Muriel Pénicaud, la ministre du Travail.
Muriel Pénicaud, la ministre du Travail. — Romain GAILLARD/POOL/SIPA
  • A partir de juin, le gouvernement va revoir les règles du chômage partiel.
  • Hormis certains secteurs, l’État ne compensera plus à 100 % le coût pour les entreprises.
  • Le débat porte sur le risque économique de l’allégement – ou de la conservation – d’un chômage partiel généreux.

Le gouvernement en est convaincu : le dispositif inédit de chômage partiel, mis en place au moment de la crise du coronavirus, a permis d’éviter une explosion du chômage. « On a mis les Français à l’abri quand le vent soufflait fort (…) pour éviter les vagues de licenciements », affirmait fin avril la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, sur France Inter.

Début mai, 11,7 millions de salariés* étaient concernés par le dispositif. Cela représente plus d’un salarié sur deux dans le secteur privé. Mais beaucoup de choses pourraient changer le mois prochain.

Un « reste à charge » pour les entreprises

Pour l’instant, l’État compense en effet 100 % des montants versés par les entreprises au titre du chômage partiel, dans la limite de 4,5 Smic par salarié concerné (environ 6.900 euros bruts mensuels). Un effort conséquent pour les finances publiques, puisque le coût prévisionnel de la mesure s’élève à 25 milliards d’euros. C’est dans ce contexte que Muriel Pénicaud a expliqué ce lundi que l’État allait être moins généreux avec les entreprises ayant recours au chômage partiel.

A partir du 1er juin, « tous les secteurs qui ne peuvent pas opérer par décision administrative » comme l’hôtellerie-restauration, l’événementiel ou encore la culture continueront à bénéficier du chômage partiel totalement pris en charge par l’État. Pour les autres, il faudra faire un effort financier supplémentaire. Les entreprises devront assumer « une petite partie » du coût du chômage partiel, a indiqué la ministre du Travail, assurant que des discussions étaient en cours pour définir ce « reste à charge ».

« Inciter » à la reprise du travail ?

L’enjeu n’est pas mince. En rendant le chômage partiel moins attractif, le gouvernement cherche à éviter les phénomènes de « passager clandestin ». Certaines entreprises ont en effet pu profiter des conditions généreuses offertes par l’État pour économiser une partie des salaires… tout en demandant aux salariés de travailler à temps plein. « Il y a pu avoir des effets d’aubaine, reconnaît Bruno Ducoudré, économiste à l’OFCE. Mais au vu du choc économique, cet effet est plutôt limité ».

Le gouvernement veut aussi anticiper la reprise économique. En cela, il s’inscrit dans la lignée de la tribune signée par Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo dans Le Monde. Les deux professeurs d’économie affirment qu’un chômage partiel « excessivement généreux peut considérablement freiner la reprise du travail (…) Cela aggraverait la baisse du produit intérieur brut (PIB), avec à la clef la disparition de nombreuses très petites entreprises (TPE) et PME, malgré les autres aides de l’Etat. Le chômage finirait alors par progresser fortement et durablement, ce qui aurait des conséquences dramatiques sur la santé et la mortalité. » Autrement dit, les deux auteurs estiment que le chômage partiel, s’il n’était pas réformé, finirait par provoquer exactement l’inverse de ce pourquoi il a été créé.

« Personne n’est au chômage partiel par plaisir »

L’argument est contesté. « Quand elle a des commandes, une entreprise n’a pas intérêt à maintenir le chômage partiel, note Bruno Ducoudré. Au contraire, elle doit repartir très vite, remplir les caisses après une période d’arrêt, et donc elle a besoin de ses salariés à 100 %. Penser que le chômage partiel est une trappe à inactivité est un peu erroné ».

« Personne n’est au chômage partiel par plaisir, a rappelé ce mercredi matin Olivier Faure, premier secrétaire du PS. Faisons attention à ne pas créer des situations de précarité qui mettrait en danger de nombreuses familles en France ». Même le patronat est prudent. Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, reconnaissait fin avril que « cette trajectoire [la réduction du chômage partiel] nous inquiète beaucoup, parce qu’il ne faut pas se tromper, le 2 juin, il n’y aura pas 100 % de chiffre d’affaires. Il n’y a pas de demande ou pas assez de demande, les Français, assez légitimement, sont inquiets pour leur emploi, donc ils ne vont pas ou pas assez consommer ». Peu de consommation, cela signifie une production difficile à écouler. Donc une entreprise moins rentable, et dont les charges seraient encore alourdies par le « désengagement » progressif de l’État du dispositif de chômage partiel.

Un juste équilibre à trouver

« Le gouvernement a lancé le chômage partiel massif pour pallier à l’urgence sanitaire liée au confinement, rappelle François Hommeril, président de la CFE-CGC. Maintenant que ce risque est remplacé par l’urgence économique, il estime qu’il peut "durcir" les conditions d’accès à ce dispositif et que c’est aux entreprises de prendre un peu leurs responsabilités en mettant en place les conditions de reprise d’activité. Cette position est logique et cohérente. Néanmoins, il faudra toujours des moyens pour soutenir les entreprises en difficulté économique ».

L’exécutif doit donc trouver le juste équilibre entre une bonne anticipation du redémarrage économique qui justifierait un allégement du chômage partiel et la protection de l’emploi et des revenus des salariés.

*Comme le souligne l’OFCE dans une note, « les chiffres reportés par la Dares (le service du ministère du Travail) portent sur des demandes d’autorisation et non des heures (et des salariés) effectivement déclarées en chômage partiel. Elles constituent donc un maximum potentiel et non un nombre effectif de salariés en chômage partiel ».