Coronavirus : La crise va-t-elle redéfinir notre rapport au travail ?

ADAPTATION Des gestes barrières au management, les rapports au travail vont être bouleversés

Nicolas Raffin
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Un éboueur collecte des poubelles à Toulouse, début avril 2020.
Un éboueur collecte des poubelles à Toulouse, début avril 2020. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • La pandémie de coronavirus va nécessiter des adaptations au travail.
  • Certains métiers jusque-là peu valorisés ont été mis en lumière.
  • Le coronavirus pourrait aussi pousser à revoir la manière dont le travail est évalué.

Les questions de santé qui s’imposent avec la crise sanitaire du  Covid-19 pourraient changer profondément la manière de travailler. L’exemple le plus parlant, à ce jour, est celui d’Amazon : le géant américain, sommé par le tribunal de Nanterre (Hauts-de-Seine) de mieux évaluer les risques liés au coronavirus et de limiter ses livraisons aux produits « essentiels », a préféré fermer ses entrepôts en France.

L’entreprise estimait en effet qu’elle ne pouvait pas définir précisément ces produits et ne souhaitait pas devoir payer des millions d’euros de pénalité en cas d’infraction. Vendredi dernier, la Cour d’appel de Versailles a élargi la liste des produits autorisés à la livraison, mais elle a confirmé l’obligation, pour Amazon, d’évaluer les risques pour les salariés.

« Sur une ligne de crête »

« La seule question qui vaille est comment on articule la liberté d’entreprendre et le droit à la protection de la santé des salariés » a expliqué Laurent Degousée, syndicaliste SUD-Commerce de l’entreprise, lors de l’audience en appel. Au-delà du cas particulier d’Amazon, toutes les entreprises – et les services publics – sont aujourd’hui obligées de s’adapter à la nouvelle donne sanitaire.

Il faut donc trouver un subtil équilibre entre nécessité de protéger les salariés et redémarrage de l’activité économique. « Dans la crise, nous sommes sur une ligne de crête, analyse Christophe Ramaux, chercheur à l’université Paris-I et membre des Economistes atterrés. D’un côté, il faut respecter les règles sanitaires. Mais d’un autre, il faut aussi remplir son rôle. Par exemple, dans la fonction publique, dont je fais partie, il faut faire attention à certaines attitudes qui, au nom d’une juste cause – protéger les fonctionnaires – peuvent conduire à user de tous les prétextes pour ne pas travailler ».

Associer les salariés à la reprise

Une nouvelle organisation s’impose donc. « La santé est évidemment au premier plan, explique Sandrine Vialle-Lenoël, psychosociologue et intervenante en prévention des risques professionnels. L’activité va devoir s’organiser avec les nouvelles mesures, et ce n’est pas simple : comment passer des portes de sécurité sans rien toucher ? Comment travailler à son poste en échangeant avec son collègue qui va se trouver à plusieurs mètres pour respecter la distanciation ? C’est un vrai casse-tête. Les entreprises vont devoir trouver le meilleur compromis entre prévention – éviter au maximum les contaminations – et reprise d’activité avec la présence des salariés ». Ce sera notamment le cas pour les open-space, dont la configuration pourrait être revue afin de limiter les contacts et les éventuelles contaminations.

« L’obligation de santé et de sécurité de l’employeur, inscrite dans le Code du travail, prend une dimension inédite avec un risque qu’on ne maîtrise pas vraiment, reconnaît Marie- Hélène Bensadoun, avocate associée chez August Debouzy. Ce n’est plus une obligation dite "de résultat", mais de moyens renforcés. Cela signifie que l’employeur doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauvegarder la santé physique et mentale des salariés. La question, pour les entreprises, est de définir le contenu des plans de reprise de l’activité après le déconfinement, et de le faire en associant les représentants du personnel, pour que la reprise se fasse dans un esprit de concertation. »

Du côté du Medef, on met surtout en avant le besoin de faire redémarrer l’économie. « L’important, c’est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse, pour tenter d’effacer, dès 2021, les pertes de croissance de 2020 », a estimé Geoffroy Roux de Bézieux, président de l’organisation patronale, dans un entretien au Figaro, assurant qu’il faudrait « travailler plus ». Face aux réactions hostiles des syndicats – Laurent Berger (CFDT) a qualifié sa proposition « d’indécente » –, le numéro 1 du Medef a finalement reconnu que le sujet ne pouvait se traiter « que dans le dialogue social avec les syndicats ».

Une revalorisation des métiers « invisibles » ?

Le coronavirus bouleverse aussi la notion économique de la valeur du travail. Les métiers « de l’ombre » – éboueurs, aides-soignantes, femmes de ménage, caissière… – se sont retrouvés fortement médiatisés du jour au lendemain. Leurs fonctions, essentielles à la vie du pays, ont été soulignées, alors même que leur rémunération est souvent très faible.

« La pandémie montre les métiers indispensables et ceux qui sont plus ou moins inutiles, assure Roland Gori, psychanalyste et philosophe. Les métiers "invisibles" ont été revalorisés, au moins sur le plan social. Il faudra que cette revalorisation soit aussi reconnue à travers une augmentation salariale qui traduise l’utilité sociale des métiers ».

Mais cet appel à une revalorisation n’est-il pas un vœu pieu ? « Le problème est que le plus souvent, les métiers les plus prestigieux sont aussi exercés par ceux qui possèdent le pouvoir », analysait récemment, pour 20 Minutes, la sociologue Dominique Méda. Un propos qui vient compléter celui émis  dans une interview à Politis, notamment sur la façon dont le droit de retrait s’exerce peu dans ces métiers dits « de l’ombre » : « Beaucoup de salarié(e) s, notamment dans les petites entreprises ou les commerces où il n’y a pas de syndicats, n’osent pas prendre ce risque, surtout en ce moment, jugeait la sociologue en mars dernier. Le rapport de force est bien trop inégal, d’autant que la lettre et l’esprit des ordonnances travail ont rendu le recours au droit du travail de plus en plus difficile. » Difficile, donc, d’imaginer une hausse importante des salaires sans changement du rapport de force.

La coopération, valeur clé ?

Pour l’économiste Christophe Rameaux, la crise « doit permettre d’arrêter de considérer les salariés comme un coût qu’il faut réduire ». « Il faut remettre à plat la façon dont on conçoit la finalité de la production, poursuit-il. Cela renvoie au débat entre économistes. Pour les libéraux, l’entreprise est un objet de propriété au service des actionnaires. Pour d’autres, dont je fais partie, les actionnaires possèdent les actions mais pas l’entreprise au sens propre. Celle-ci doit plutôt être considérée comme un objet social dans lequel il y a plusieurs parties prenantes, dont les salariés. Pour que l’entreprise fonctionne bien, elle doit être conçue en coopération ».

De quoi remettre en cause de nombreuses pratiques managériales. « Il faut voir cet épisode de pandémie comme une expérience grandeur nature pour le monde du travail, plaide Roland Gori. Elle met en évidence la faillite des évaluations purement comptables et normatives de nos métiers. A l’hôpital, si on avait dû appliquer strictement la tarification à l’activité (T2A) et continuer à raisonner en termes de chiffres, de normes, pendant l’épidémie, on aurait coulé. La crise montre que lorsqu’on fait confiance aux pros, ça marche : regardez les médecins, les infirmières, les aides-soignantes. Ils connaissent leur métier. Il faut les écouter ». Des propos qui font écho à la colère exprimée par de nombreux soignants, qui estiment que le gouvernement a tardé à prendre en compte les signaux d’alerte des hôpitaux.