Coronavirus : Le versement des dividendes pose question en cette période de crise

EFFORT Le gouvernement a établi quelques règles pour tenter de limiter les abus

Nicolas Raffin (avec AFP)

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Vue aérienne du quartier d'affaires de la Défense, à côté de Paris, siège de nombreux grands groupes.
Vue aérienne du quartier d'affaires de la Défense, à côté de Paris, siège de nombreux grands groupes. — MARIO FOURMY/SIPA
  • En pleine crise économique liée au coronavirus, certaines entreprises n’ont pas renoncé aux dividendes.
  • Le gouvernement n’a pas édicté d’interdiction formelle pour celles qui auraient recours au chômage partiel.
  • Des activités et des députés de l’opposition réclament une ordonnance pour interdire le versement des dividendes.

Alors que l’exécutif – et les entreprises – demandent de nombreux efforts aux salariés pendant la crise du coronavirus ( pose de congés, de RTT, réduction des salaires), certains syndicats comme la CFDT demandent aussi aux actionnaires de faire leur part, en renonçant à percevoir les dividendes calculés sur les résultats de 2019.

Les sommes seraient conservées par les entreprises, ce qui leur permettrait de disposer de davantage de réserves financières. En écho à cette demande de solidarité, le gouvernement a instauré un cadre qui ne satisfait pas tout le monde. 20 Minutes fait le point.

Quelles sont les règles fixées par le gouvernement ?

L’exécutif agit sur deux fronts. D’abord, les entreprises qui auraient recours au chômage partiel – plus de 337.000 sont concernées aujourd’hui en France – ont été invitées par Bruno Le Maire « à la plus grande modération » dans le versement des dividendes. Le ministre de l’Economie a en effet rappelé lundi que les salariés au chômage partiel « étaient payés par l’Etat », qui compense intégralement le coût supporté par l’entreprise. « Soyez exemplaires », a-t-il lancé aux actionnaires concernés. Mais rien ne les empêche, en droit, d’ignorer la demande ministérielle.

Le gouvernement a en revanche été plus direct pour les entreprises qui auraient bénéficié d’un report de charges, par exemple en ne payant pas les cotisations sociales en mars, ou qui auraient sollicité un prêt garanti par l’État. Dans le cas où elles verseraient des dividendes, elles « se verront obligées de rembourser cette avance de trésorerie sur les charges sociales et fiscales avec une pénalité d’intérêt » a prévenu Bruno Le Maire. « Il n’est pas illogique qu’une entreprise qui demande le report des charges, et qui est donc confrontée à un problème de trésorerie, ne verse pas de dividendes » a convenu le patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, interrogé par Wansquare. Enfin, l’État, lui-même actionnaire dans plusieurs grandes entreprises (EDF, Aéroports de Paris, Engie, Airbus…), a annoncé qu’il voterait contre le versement des dividendes dans ces sociétés cette année.

En appui à cette déclaration, la Banque centrale européenne (BCE) a demandé la semaine dernière aux banques – qui ne bénéficient pas forcément d’aides publiques – de renoncer également à verser des dividendes. Ce renoncement pourrait libérer pas moins de 30 milliards d’euros de capitaux, a précisé Andra Enria, le « gendarme » européen des banques. Ce capital conservé au lieu d’être distribué pourrait être utilisé « pour soutenir les ménages, les petites entreprises et les entreprises emprunteuses », et aussi « absorber les pertes sur les expositions existantes sur ces emprunteurs », explique la BCE dans son communiqué.

Comment ont réagi les entreprises ?

Elles ne sont pas du tout sur la même ligne. Il y a d’abord celles qui ne verseront aucun dividende au titre de l’année 2019. Concernant les entreprises où l’État est actionnaire, Airbus et Safran ont déjà fait ce choix. D’autres, comme JCDecaux, Tarkett, Autogrill et Auchan Holdings, vont les imiter. Du côté des banques, Natixis et la Société Générale suivent le mouvement, même si la SoGé n’exclut pas de verser « un dividende exceptionnel » à la fin de l’année.

Ensuite, certaines entreprises ont fait le choix de réduire la rémunération des actionnaires. L’opérateur de transports Transdev, contrôlé publiquement via la Caisse des dépôts, versera ainsi un dividende total de 23 millions d’euros, soit la moitié de son bénéfice 2019, mais seulement une fois la crise du coronavirus terminée. L’équipementier Plastic Omnium va de son côté réduire son dividende de 34 % par rapport à l’année précédente, et le géant des stylos, rasoirs et briquets Bic le rognera également d’un tiers, à 1 euro par action.

Enfin, certaines entreprises ont publiquement fait savoir qu’elles renonçaient à bénéficier des dispositifs prévus par le gouvernement… ce qui leur permettra de verser les dividendes comme elles l’entendent. C’est le cas d’Hermès, de L’Oréal, ou encore de Total. Selon « Les Jours », le groupe pétrolier va distribuer 1,8 milliard d’euros à ses actionnaires. Quant à Publicis, le dividende versé cette année sera même en hausse (+ 8,5 %) par rapport à l’année dernière.

La position de l’exécutif satisfait-elle tout le monde ?

Non, évidemment. Mardi, la députée PCF Elsa Faucillon a réclamé une ordonnance pour bloquer le versement des dividendes ou des rachats d’actions (une technique permettant de rémunérer les actionnaires sans verser de dividendes) dans les grands groupes. Une position également partagée par Oxfam : « De manière très claire et immédiate, le gouvernement doit geler tous les versements de dividendes en 2020, a fortiori pour les entreprises qui bénéficient de fonds publics ».

Mais sans surprise, le gouvernement ne compte pas aller plus loin que la position exprimée par Bruno Le Maire, qui laisse une certaine marge de manœuvre aux entreprises.