Face au coronavirus, « nous redécouvrons l’utilité immense de métiers invisibles », explique la sociologue Dominique Méda

«20 MINUTES» AVEC Télétravail généralisé, chômage partiel massif, utilité des métiers… La sociologue du travail analyse les nombreuses questions soulevées par la crise du coronavirus et le confinement

Propos recueillis par Jean Bouclier

— 

La sociologue Dominique Méda, en 2017 à Paris.
La sociologue Dominique Méda, en 2017 à Paris. — K. Zihnioglu
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans notre rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Dominique Méda, directrice du laboratoire de sciences sociales de l’Université Paris-Dauphine, revient sur les bouleversements intervenus ces dernières semaines dans le monde du travail, et au-delà.
  • Conséquences du télétravail généralisé et du chômage partiel massif, utilité sociale des métiers, interconnexions des activités… L’épidémie du coronavirus et le confinement ont fait émerger de nombreuses questions.

Un bouleversement quasiment total. Pour quasiment tout le monde. Depuis l’annonce faite par Emmanuel Macron, le 12 mars à la télévision, de la fermeture à venir des établissements scolaires face à l’épidémie de coronavirus, la France s’avance, chaque jour un peu plus, sur une terre inconnue. Cours à la maison, télétravail pour ceux qui le peuvent, recours massif au chômage partiel, fermeture des commerces non essentiels… Le quotidien de l’ensemble de la population a été bouleversé en l’espace de deux semaines, et va continuer à l’être pour un certain temps.

Pour des millions de travailleurs, il s’agit d’une situation inédite et déstabilisante, qu’analyse pour 20 Minutes Dominique Méda, sociologue du travail, directrice du laboratoire de sciences sociales de l’Université Paris-Dauphine, et coautrice de l’ouvrage Une autre voie est possible *.

Nous assistons ces dernières semaines à un bouleversement de notre société. Concernant le monde du travail, quel est le principal enseignement ?

C’est que les métiers les plus importants ne sont pas ceux qu’on croyait. Il y a une contradiction énorme entre la hiérarchie des salaires, de la reconnaissance sociale, d’une part, et l’utilité des métiers, d’autre part. Ceux qui sont au front sont certes des professions encore dotées de prestige, comme les médecins et les infirmières, mais il y a aussi en première ligne de nombreuses personnes qui appartiennent aux métiers du care (le soin et le prendre soin, les aides-soignantes, les aides à domicile, les auxiliaires de vie…), ou aux métiers de la vente, du nettoyage, du transport, de la production (les caissières, les livreurs, les transporteurs, les éboueurs…). Une partie de ces métiers sont l’objet d’une faible considération – on parle parfois de métiers peu qualifiés ou non qualifiés.

Or, on s’aperçoit que ces activités sont aujourd’hui les plus importantes pour la vie et la survie de la société.

En revanche, de nombreux métiers très prestigieux et extrêmement bien rémunérés ont disparu des écrans et semblent dépourvus de toute utilité immédiate. Le fossé entre les deux hiérarchies, celle des rémunérations et celle de l’utilité sociale, est énorme. Nous redécouvrons l’utilité immense de métiers invisibles, de personnes peu considérées et le plus souvent très mal payées.

Pensez-vous que l’on puisse voir apparaître une remise en cause de ces hiérarchies ?

Le problème est que le plus souvent, les métiers les plus prestigieux sont aussi exercés par ceux qui possèdent le pouvoir. Donc ce sera très difficile. On vous répondra que les publicitaires, les traders, les consultants, les financiers sont des gens extrêmement importants et que ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas à l’œuvre aujourd’hui qu’ils ne sont pas déterminants pour l’économie.

Ce qui pourrait être remis en cause, c’est l’énorme différence de rémunération des services rendus. Dans un cas, il y a une sous-rémunération. On sait par exemple que les femmes sont en première ligne dans la lutte contre le coronavirus, qu’elles sont massivement présentes dans les métiers au front, la vente, le care, des métiers qui sont chroniquement sous-rémunérés. Pourquoi ?  Parce qu’il y a du temps partiel, et parce que l’on considère que ce sont des compétences naturelles : les femmes sauraient naturellement soigner, sourire, vendre, être gentilles… Ce ne serait donc pas la peine de rémunérer ces qualités.

Ces métiers mériteraient une augmentation, non pas pour les récompenser de leur investissement, mais au nom de leur utilité sociale. Quant aux rémunérations exorbitantes, de nombreuses voix appellent à les limiter, et nous avons une occasion de le faire pour que les deux hiérarchies, de l’utilité et de la reconnaissance sociale, soient plus en cohérence.

Le ministère du Travail estime à 8 millions le nombre de Français du secteur privé en capacité de télétravailler. Nombre d’entre eux n’y étaient pas habitués. Que découvrent-ils ?

D’abord ce que signifie le manque de travail, donc le pouvoir structurant de celui-ci. Et d’autre part, les avantages et les inconvénients du télétravail. L’avantage, c’est bien sûr de se tenir protégé, parfois d’être un peu mieux concentré.

Mais il y a beaucoup de désavantages : le manque de contact avec les collègues, l’incapacité de se réunir pour faire contrepoids vis-à-vis de consignes qui seraient trop insupportables.

Et vous avez tous les gens qui doivent s’occuper de leurs enfants, voire des personnes de la famille dépendantes ou malades, en plus de prendre en charge les tâches domestiques. On sait, de manière générale, que ce sont les femmes qui assurent la plus grande part des charges domestiques et familiales. Je pense donc que des hommes vont découvrir l’ampleur de ces activités et leur lourdeur. Va-t-on assister à un nouveau partage des rôles grâce au confinement ?

Au sortir de l’épidémie et du confinement, peut-on anticiper un essor du télétravail, une refonte de la manière d’organiser le travail dans l’entreprise ?

Je ne pense pas qu’il y aura une plus grande généralisation du télétravail. Il y aura sans doute une plus grande diffusion de cette pratique, car un certain nombre de personnes qui ne l’avaient pas encore expérimenté y ont trouvé de l’intérêt. Par ailleurs, dans la mesure où nous risquons de connaître à l’avenir des cycles de confinement, et si nous prenons au sérieux les exigences de la lutte contre le changement climatique (qui signifie moins de recours aux moyens de déplacement), c’est un argument en faveur du télétravail. Mais j’imagine plutôt un recours à un ou deux jours par semaine.

En effet, une des craintes des employeurs est de ne pas pouvoir contrôler suffisamment leurs subordonnées. Par ailleurs, c’est très fatigant : faire cours ou animer une réunion est beaucoup moins confortable. Et le télétravail forcé et exclusif brouille considérablement les frontières entre travail et hors travail.

Par ailleurs, le télétravail empêche, par définition, tout contact humain direct en entreprise…

Cela fait longtemps que les chercheurs avertissent sur les dangers d’un recours trop massif à cette pratique : « en télétravail, les personnes sont isolées, seules devant leur ordinateur, davantage soumises à d’éventuels débordements de la part de l’employeur ».

On va s’apercevoir que le contact humain fait partie du travail, se rendre compte des effets structurants du travail.

Tous ces petits moments, à la machine à café, où l’on échange des informations, le fait de se voir, de se toucher, de se parler… Cela en fait partie intégrante. Les gens qui sont confinés seuls s’en rendent encore plus compte. Jusqu’à maintenant, il n'y avait que les chômeurs, les intermittents et les intérimaires qui faisaient l’expérience du manque de travail. Je pense que l’expérience collective que nous vivons va rendre encore plus importante la place que lui accordent les Français – qui le placent déjà très haut.

Cette crise sera-t-elle l’occasion de se remettre en cause, de vouloir donner davantage de sens à son activité professionnelle ?

Je pense qu’un certain nombre de personnes vont en effet s’interroger sur l’utilité de leur travail, mais il est très difficile de se dire « ce n’est pas utile », « je ne sers à rien ». En revanche, un public sur lequel cela va énormément fonctionner, public qui d’ailleurs se posait déjà énormément de questions, ce sont les jeunes.

Ils sont désorientés. Car avant même l’épidémie, ils s’interrogeaient : A quoi ça sert d’étudier dans ce monde dont on nous dit qu’il est en train de s’effondrer ? Est-ce utile de faire des études ? Quel métier vais-je exercer ? Quels sont les métiers qui me permettront de contribuer à la lutte contre le changement climatique ? Ils vont se poser encore plus de questions.

L’épidémie met en lumière les interconnexions entre les nations, entre les secteurs économiques. Et donc entre les métiers. Ce système sera-t-il remis en question ?

C’est la réflexion essentielle qu’il faudra avoir. Avant même cette crise, un certain nombre de personnes, dont je fais partie, soutenaient que la priorité absolue devait être de nous préparer face à la crise écologique, et de tenter par tous les moyens de la ralentir.

Nous n’en sommes qu’au début et cet épisode est un coup de semonce qui met en évidence l’impréparation de nos sociétés.

Elles doivent s’engager dans ce que j’appelle une véritable reconversion écologique. Nous devons rebâtir notre économie de fond en comble pour à la fois nous préparer à des catastrophes de grande ampleur, dont les conséquences seront très lourdes (tempêtes, cyclones, montée des niveaux de la mer, incendies, sécheresse, pénuries alimentaires, migrations climatiques, guerres…) et éviter celles-ci en partie.

Cette reconversion écologique suppose d’immenses investissements, notamment dans la rénovation thermique des bâtiments, la reconstruction des villes, les infrastructures et des pratiques beaucoup plus sobres. Cela suppose aussi que nous relocalisions nos productions  et que nous rendions nos territoires plus autonomes. C’est un projet qui va nous demander une énergie colossale.

Cette épidémie montre qu’un virus peut mettre nos services publics à plat. Dès la sortie de la crise, il faudra préparer nos sociétés pour assurer les services essentiels : la santé, nourrir les populations. Que l’on n’ait même pas les gants, les masques, les tests pour nos propres populations, car tout cela a été délocalisé, c’est sidérant. Autre raison d’être sidéré : le fait que depuis un an, personne n’a pris au sérieux le cri d’alerte des soignants. Il arrive aujourd’hui exactement ce qu’ils avaient prévu.

* Dominique Méda a coécrit avec Eric Heyer et Pascal Lokiec « Une autre voie est possible », chez Flammarion, en 2018. Elle a également codirigé, entre autres, l’essai « Vers une société post-croissance », aux éditions de L’aube, en 2017, avec Isabelle Cassiers et Kevin Maréchal.