Coronavirus : Contacts répétés avec les clients, promiscuité dans les entrepôts… Les livraisons de colis suscitent de plus en plus d’interrogations

COMMERCE Chez Amazon, plusieurs salariés ont exercé leur droit de retrait

Nicolas Raffin

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Coronavirus: Que se passe t-il chez Amazon à Saran ? — 20 Minutes
  • Les restrictions de déplacement ont provoqué une augmentation du commerce en ligne.
  • Les livreurs et préparateurs se retrouvent au contact d’autres personnes et cela les inquiète.
  • Le gouvernement livre plusieurs discours contradictoires sur le sujet de la poursuite d’activité.

Les livreurs, grands oubliés du confinement lié au coronavirus ? Alors que les déplacements des Français sont restreints au minimum depuis trois jours, de nombreux consommateurs ont décidé de se tourner vers le commerce en ligne pour leurs achats. Qu’il s’agisse de produits alimentaires, de jeux vidéo, de livres, la demande augmente fortement. « Depuis l’intervention d’ Emmanuel Macron jeudi soir, nos ventes en ligne ont été multipliées par 2,5 sur Fnac.com et par 2 sur Darty.com. Mardi, nous avons enregistré un record de 63.000 commandes », a précisé à l’AFP Olivier Garcia, directeur produits du groupe Fnac Darty. Même son de cloche chez CDiscount : « Les ventes de jeux vidéo, de consoles, de jeux sont en très forte hausse ».

Si certains peuvent se réjouir de ses chiffres, d’autres avouent plutôt leur inquiétude. Il s’agit notamment des livreurs employés en sous-traitance par les géants de la logistique comme Amazon. Sur Twitter, l’un d’entre eux s’interroge publiquement sur les conditions sanitaires de son travail : « Je dois livrer 87 clients dans la journée, toucher 87 interphones, portes, lumières. Macron nous a oubliés (…) Je me balade de foyer en foyer je peux être transmetteur du virus. Après tout qui sais ? Je suis peut-être porteur et le transmets à chacun de mes arrêts ». Une étude américaine – dont les résultats doivent encore être évalués – montre en effet que le virus peut survivre plusieurs heures voire plusieurs jours sur des surfaces comme le carton ou l’acier.

« Arrêtez de vous regarder le nombril »

« Mon conjoint est livreur Amazon mais ce n’est pas cool pour eux, beaucoup passent commande sans se soucier d’eux… Comme beaucoup, ils n’ont pas de protection c’est relou » commente une autre internaute. D’autres appellent au civisme des consommateurs : « Réfléchissez à l’échelle des conséquences de vos actes. Arrêtez de vous regarder le nombril en pensant que le monde tourne dedans. Arrêtez d’être des monstres d’égoïsme et de cynisme ».

« Je suis d’accord pour livrer les hôpitaux, les pharmacies, explique Julien, livreur en Provence. Mais livrer un oreiller ou une console de jeux vidéo, je ne vois pas trop l’urgence en ce moment. En plus, les sites marchands font de la pub en parlant de livraison garantie, et ça nous met la pression. Il faudrait mettre la consommation entre parenthèses. Potentiellement, on prend un risque, comme les caissières, comme ceux qui continuent à accueillir du public. Je ne touche pas de portes, je me lave énormément les mains. Les gens ne sont pas contents parce que je ne monte pas chez eux. »

Même énervement pour Franck, facteur. « Nous ouvrons et touchons les portes, les boîtes aux lettres. Nous avons des contacts avec les clients, pour un recommandé ou pour un colis. Nous mettons donc nos vies en danger. La Poste ne fournit ni gants, ni masques, et nie notre droit de retrait ».

Dans les entrepôts où sont centralisés les colis commandés sur Internet, c’est la même angoisse. Illustration chez Amazon, qui dispose de 20 sites logistiques, dont 6 grands centres de distribution en France : selon Julien Vincent, délégué syndical CFDT, deux salariés présentant les symptômes du coronavirus ont été mis en arrêt maladie au centre de distribution de Montélimar, et cinq à celui d’Amiens, sans que la direction ait pris de mesure particulière.

Droit de retrait ou « défaitisme » ?

Selon la CGT et la CFDT, 40 % des salariés en CDI du centre Amazon de Montélimar ont fait valoir leur droit de retrait ou débrayé. Et une centaine de salariés débrayaient dans celui de Douai, selon plusieurs syndicats. L’entreprise assure avoir mis en place « des mesures sanitaires strictes », comme le lavage des mains et les distances de sécurité.

« Nous avons renforcé le nettoyage de toutes les installations dans le monde entier, notamment en désinfectant régulièrement toutes les poignées de porte, les rampes d’escalier, les boutons d’ascenseur, les casiers et les écrans tactiles », affirme Amazon dans un communiqué. L’entreprise assure aussi « veiller à ce que des mesures de distance sociale soient appliquées, telles que des pauses échelonnées pour réduire le nombre de personnes se rassemblant dans les espaces de restauration ». Mais selon Julien Vincent, interrogé par l’AFP, il est « impossible de mettre en œuvre » toutes ces mesures, « sinon on ne peut pas travailler ». « A certains endroits, impossible de garder les distances de sécurité, notamment dans les vestiaires. Ils ont rajouté une pause en plus pour qu’on ne soit pas trop nombreux en salle de pause, mais les trois pauses s’enchaînent sans nettoyage des locaux », renchérit Guillaume Reynaud, secrétaire CGT d’Amazon Montélimar.

Le sujet est remonté jusqu’au gouvernement. Interrogé ce jeudi pour savoir s’il était normal que des salariés ne soient pas payés s’ils exerçaient leur droit de retrait pour des raisons sanitaires, Bruno Le Maire a déclaré au micro de France Inter que « ces pressions sont inacceptables et nous le ferons savoir à Amazon ». Mais sur ce sujet, l’exécutif n’est pas forcément sur la même ligne. Interviewée sur LCI, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, s’est ainsi montrée très critique sur l’appel de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) à cesser les travaux non urgents : « Quand un syndicat patronal dit aux entreprises "arrêtez d’aller bosser"(…), ça, c’est du défaitisme. On a besoin de tout le monde sur le pont, bien sûr avec des précautions (…) Il y a des solutions pour protéger les salariés ». Pour Jean-Christophe Leroy, élu CGT de la Redoute interrogé par Le Monde, l’épidémie actuelle illustre parfaitement les différences de traitement entre classes sociales : « Nous, les ouvriers, on nous dit : "Allez travailler !" [sur le terrain], alors que les cadres travaillent depuis chez eux. »​