Coronavirus : L’agriculture, l’autre secteur clé en temps d’épidémie ?

RESSOURCES Malgré l’épidémie, « les agriculteurs sont au boulot, dans leurs exploitations », assure Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. Il n’empêche, l’épidémie n’est pas sans poser plusieurs questions sur le bon fonctionnement de notre chaîne alimentaire. Tour d’horizon

Fabrice Pouliquen

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Un agriculteur français moissonne un champ de blé. (illustration).
Un agriculteur français moissonne un champ de blé. (illustration). — DAMIEN MEYER / AFP
  • Nul besoin de se ruer sur les pâtes… « Les agriculteurs français continuent de produire et d’être collectés, en dépit de l’épidémie de coronavirus », rappelle Christiane Lambert, présidente de la FNSEA.
  • Mais si elle perdure, l’épidémie pourrait poser des difficultés. Dès la semaine prochaine avec le début des récoltes, qui nécessite un surcroît de main-d’œuvre étrangère… Elle ne viendra pas cette année.
  • Surtout, l’agriculture fait partie d’une chaîne alimentaire complexe, de la ferme jusqu’au supermarché. La FNSEA, comme d’autres acteurs de l’agroalimentaire, demande que cette chaîne soit jugée prioritaire, au même titre que la santé.

« Pas de pénurie alimentaire », « 90 à 95 % des références présentes en rayon », « aucun rationnement prévu »… Dimanche midi, Bruno Le Maire avait tenu un discours rassurant sur la sécurité de l’approvisionnement de la France en produits alimentaires, en dépit de l’épidémie de coronavirus. Elle sera « garantie dans les jours et les semaines à venir », du moins « si chacun adopte des comportements responsables », lançait le ministre de l’Economie.

Et nul besoin de se ruer sur les pâtes, lance Christiane Lambert. « Nos agriculteurs sont au boulot, nous continuons à produire », assure la présidente de la FNSEA, premier syndicat agricole. Elle dit avoir vu passer ces derniers jours, sur les réseaux sociaux, les craintes des agriculteurs se demandant comment ils allaient travailler avec ces mesures de confinement.

« Le télétravail, ça ne marche pas… pas plus que le chômage partiel »

« Nous avons eu la confirmation du ministère de l’Agriculture que les activités agricoles ne sont pas concernées par les restrictions d’activités, insiste-t-elle. Les agriculteurs peuvent et doivent continuer à travailler. En agriculture, où l’on travaille sur le vivant, le télétravail ne marche pas, pas plus que le chômage partiel. Les vaches donnent du lait quotidiennement. Vous ne pouvez pas couper le robinet et vous y remettre dans quinze jours. »

La perspective qu’un agriculteur, seul sur son exploitation, tombe malade, n’est pas pour autant à écarter. « Nous avons en France un service de remplacement, qui vient en aide aux agriculteurs qui ne peuvent plus assurer leur travail, rappelle Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, autre syndicat agricole. Et même dans l’hypothèse où ce service serait débordé, l’entraide agricole est très forte. On ne laisse jamais les animaux d’une exploitation voisine sans manger. »

Des saisonniers étrangers qui ne viendront pas cette année

Ces précisions apportées, il n’empêche que le Covid-19 n’est pas sans poser quelques inquiétudes sur la poursuite des activités agricoles et agroalimentaires. L’épidémie arrive notamment au moment où, en France, reprennent les travaux des champs. Les premières récoltes démarrent. Le radis, les salades, les concombres, les asperges, les fraises. « Cela commence dès maintenant en Bretagne, indique Bernard Lannes. Et plus au sud, les premiers fruits d’été arriveront dans un mois et demi. Quand on sait que Roland-Garros a été reporté, on se dit alors que nous serons peut-être encore en confinement début mai. »

Or, pour ces récoltes, l’agriculture française s’appuie habituellement sur l’embauche massive de saisonniers. Dont beaucoup viennent de l’étranger (Pologne, Roumanie, Maghreb…). Ce sera difficilement le cas cette fois-ci compte tenu de la fermeture des frontières de l'Union européenne et les restrictions de circulations en son sein. « Les besoins sont importants, d’au moins 10.000 personnes », évalue Christiane Lambert, qui demande des mesures d’incitation à l’emploi et des assouplissements administratifs pour pallier les possibles manques de main-d’œuvre. « Nous demandons, par exemple, le recours à des salariés placés actuellement en chômage partiel pour venir en renfort des entreprises en forte activité, notamment saisonnière, au sein de notre filière, précise-t-elle. Ou que les élèves et étudiants des établissements agricoles qui le souhaitent puisse venir travailler de façon occasionnelle dans les exploitations agricoles. »

Pas d’inquiétude sur l’alimentation animale ?

Ce besoin en main-d’œuvre n’est pas la seule difficulté identifiée par la profession agricole. Pour que les exploitations fonctionnent, il faut s’assurer déjà de la disponibilité de certaines ressources. Dont l’alimentation pour le bétail. « C’était l’une de nos inquiétudes, nous sommes aujourd’hui rassurés, rapporte Christiane Lambert. Nous avons suffisamment de céréales pour tenir jusqu’à la prochaine récolte. » Quant aux autres protéines végétales – comme le soja, importé essentiellement d’Amérique du sud –, « il n’y a à ce jour pas de rupture d’approvisionnement, disent tant Bernard Lannes que Dominique Chargé, président de Coopération agricole, fédération des coopératives agricoles, agroalimentaires et agro-industrielles françaises. La fermeture des frontières ne vaut pas pour les marchandises. Les bateaux circulent, les ports fonctionnent. »

« Un autre point de vigilance sera la mise en culture, bientôt, des productions de printemps qui constitueront notre alimentation l’hiver prochain », poursuit Dominique Chargé. Cette fois-ci, l’épidémie ne pose tant un problème de main-d’œuvre, « mais il faudra s’assurer que la chaîne logistique fonctionne, c’est-à-dire que les semences puissent être acheminées jusqu’aux exploitations, sans difficultés. »

Voilà pour l’amont de la production agricole. Christiane Lambert insiste aussi sur l’aval, et rappelle que les agriculteurs « font partie d’une chaîne alimentaire longue et complexe », de la ferme jusqu’aux rayons des grandes surfaces. « Le lait, par exemple, est collecté par un camion pour être emmené dans une usine, où il sera transformé en divers produits, illustre-t-elle. Pour cela, il faut des salariés, des emballages. Puis, ces produits sont convoyés jusqu’aux supermarchés, ce qui nécessite toute une logistique et, de nouveau, des salariés. »

La crainte qu’un maillon de la chaîne ne se grippe ?

Toute la question, alors, est celle de la résistance de cette chaîne alimentaire sur le long terme, dans un contexte épidémique. Sans céder au catastrophisme, la présidente de la FNSEA ne partage pas tout à fait la confiance affichée par Bruno Le Maire dimanche, ou celles des distributeurs évoquant des réserves leur permettant d’aller jusqu’au mois de juin. « Pour les produits frais ou ultra-frais, comme certains produits laitiers fabriqués tous les jours à partir de lait récolté quotidiennement, ce n’est pas vrai », insiste-t-elle.

La crainte est qu’un des maillons de cette chaîne alimentaire ne se grippe. En clair : qu’il y ait des taux d’absentéisme trop importants dans les laiteries, les abattoirs et autres usines de transformation agroalimentaires. Ou que les camions soient à l’arrêt, faute de chauffeurs. « Le taux d’absentéisme, ces derniers jours, oscille entre 5 et 10 % dans nos coopératives agroalimentaires, indique Dominique Chargé. Ce taux est à peu près le même pour les entreprises non-coopératives. Cela demande des ajustements dans les usines, mais c’est un taux qui reste gérable. »

En faire un secteur prioritaire, tout autant que la santé ?

Il n’empêche, Christiane Lambert comme Dominique Chargé auraient bien aimé que le gouvernement, dans les multiples prises de paroles de ces derniers jours, reconnaisse cette chaîne alimentaire comme l’un des secteurs prioritaires en ces temps d’épidémie. « Au même titre que la santé », précise la première.

Dominique Chargé se félicite tout de même d’avoir été entendu ces dernières heures. « Le transport des semences pour assurer les cultures de printemps est par exemple dans la liste des actions prioritaires en ces temps de crise, que doit publier le gouvernement d’ici à jeudi matin, indique Dominique Chargé. Un courrier signé des ministres de l’Agriculture et de l’Economie a aussi été adressé ce mardi à l’ensemble des salariés du secteur agroalimentaire, rappelant le caractère stratégique de leur métier. Il fallait souligner leur courage, ce n’avait pas été assez dit. »

La crainte d’un manque d’effectifs dans les supermarchés ?

C’est du moins l’inquiétude pointée par Bruno Le Maire, ministre de l’économie, lors d’un point presse ce mercredi en fin d’après-midi, à l’issue d’un conseil du ministre. S'il précise qu'il n'y a pas aujourd'hui de de problème d’approvisionnement aujourd’hui dans le réseau de la grande distribution », il évoque des tentions sur deux points précis : « les salariés dans la grande distribution et chez les transporteurs. « Nous devons garantir la sécurité sanitaire des salariés, nous allons résoudre ces tensions », a-t-il promi.