Coronavirus : Le discours d’Emmanuel Macron marque-t-il un vrai tournant dans sa politique économique ?

MONEY MONEY MONEY Le chef de l’État a promis de ne pas regarder à la dépense pour faire face aux conséquences de l’épidémie

Nicolas Raffin
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Emmanuel Macron le 13 mars 2020.
Emmanuel Macron le 13 mars 2020. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Emmanuel Macron a promis de faire face au coronavirus « quoi qu’il en coûte ».
  • Certains économistes critiques du libéralisme militent pour un vrai tournant économique.
  • Les réformes emblématiques du quinquennat ne sont, pour l’instant, pas remises en cause.

Comme l’apôtre Pierre avait renié Jésus par trois fois avant la crucifixion, Emmanuel Macron a lui aussi, par trois frois, semblé renoncer à son dogme selon lequel « il n’y a pas d’argent magique ». « Quoi qu’il en coûte (…) quoi qu’il en coûte (…) quoi qu’il en coûte » : que ce soit pour soigner les malades, préserver les entreprises et les revenus des salariés, ou soutenir l’activité, le chef de l’État a promis jeudi soir que le gouvernement ne regarderait pas à la dépense pour lutter contre le coronavirus. Ces mesures « coûteront des dizaines de milliards d’euros » a expliqué ce vendredi le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. Le changement de ton est radical : en 2017, le même Bruno Le Maire, dans la ligne d’Emmanuel Macron, jugeait que la France était « droguée à la dépense publique ».



Le choc du coronavirus aurait-il provoqué un changement de vision à l’Elysée ? Les économistes critiques du néolibéralisme interrogés par 20 Minutes demandent à voir. « Une crise comme celle-ci sert de révélateur, veut croire Christophe Ramaux, chercheur à l’université Paris-I et membre des Économistes atterrés. On s’aperçoit au sommet de l’État que la santé n’est pas qu’un coût. Je me félicite que le président fasse l’éloge de l’État-providence, des services publics. La question qui se pose maintenant, c’est de savoir quelle va être l’ampleur et la profondeur du changement de cap. »

Revoir le logiciel

Pour l’économiste, la crise actuelle doit provoquer un changement radical de logiciel. « Il faut rompre avec l’austérité budgétaire qui était la norme en Europe, poursuit Christophe Ramaux. Cela suppose de remettre à plat les règles européennes (limitation de la dette à 60 % du PIB et du déficit à 3 %) en faisant pression sur l’Allemagne. Il faut aussi remettre en cause la mondialisation libérale, car elle s’appuie sur le dumping social, fiscal, environnemental, et elle crée des fragilités sanitaires : aujourd’hui, la production de masques ou de médicaments est délocalisée. Il faut aller dans le sens d’une relocalisation ».

Egalement membre des Economistes atterrés, la chercheuse Fabienne Orsi, rattachée à l’Institut de recherche pour le développement, est plutôt réservée sur la volonté de changement profond d’Emmanuel Macron. « Cela fait des mois, des années, que la recherche et le système de santé français, les deux piliers de la lutte contre le coronavirus, ont été amoindris par les choix politiques, estime-t-elle. Les programmes de recherche contre le coronavirus ont été réduits après l’épidémie de SRAS de 2003. S’il y avait eu plus de financements, on n’en serait peut-être pas là. » Elle conclut : « On ose espérer que le discours d’Emmanuel Macron n’est pas purement démagogique. On attend des mesures concrètes, comme la hausse des salaires des soignants et des recrutements massifs pour les hôpitaux ».

Avoir un « matelas »

Mais ce discours économique n’est pas partagé par tout le monde. Emmanuel Jessua, directeur des études chez Rexecode, un institut proche du Medef, appelle à la prudence. « Ce qui est annoncé, ce sont des mesures exceptionnelles dans des circonstances exceptionnelles. Ce n’est pas un changement de paradigme, juge-t-il. On a un choc très important, avec un risque de récession qui nécessite des mesures d’urgence ». Mais « ces mesures n’ont pas vocation à être pérennes. » Une fois que la crise sera passée, « pour faire face à la prochaine, il faudra avoir un matelas, une sécurité qui repose sur des efforts budgétaires quand les choses vont mieux ».

Il conclut : « cette contrainte budgétaire globale n’exclut d’ailleurs pas nécessairement qu’il y ait des endroits où l’on choisisse de dépenser plus. On pourrait par exemple décider d’économiser sur les retraites et dépenser davantage dans les hôpitaux ou la recherche ».

Pour l’instant, Emmanuel Macron n’a de toute façon pas prévu de revenir sur la réforme des retraites ou sur celle de l’assurance-chômage, deux promesses emblématiques du quinquennat vivement critiquées par les syndicats, qui craignent un recul des droits sociaux. Preuve que tout n’a pas (encore ?) changé à l’Elysée.