Coronavirus : Bruno Le Maire veut réduire la dépendance de la France aux approvisionnements chinois, mais le peut-il ?

EPIDEMIE L’épidémie du coronavirus devrait coûter 0,1 point de PIB à la France, selon le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire

Catherine Abou El Khair

— 

Le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire et la secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher ont détaillé ce vendredi 21 février les conséquences de l'épidémie du coronavirus sur l'économie française (ERIC PIERMONT / AFP)
Le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire et la secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher ont détaillé ce vendredi 21 février les conséquences de l'épidémie du coronavirus sur l'économie française (ERIC PIERMONT / AFP) — AFP
  • L’épidémie du coronavirus entraîne « des difficultés d’approvisionnement » pour certaines entreprises françaises, a reconnu ce vendredi le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, annonçant au passage des mesures de trésorerie pour les sociétés affectées.
  • Les sous-traitants et PME sont en première ligne, de même que certains secteurs comme la mode, le luxe, l’industrie pharmaceutique, la viticulture ou l’automobile, à des échelles différentes.
  • Une situation jugée problématique pour le ministre de l’Economie, qui veut remédier à la dépendance de la France par rapport aux secteurs les plus stratégiques. Mais le défi est loin d’être simple.

Face à l’épidémie du coronavirus, dont le bilan s’élevait jeudi à plus de 2.100 décès et 74.000 personnes infectées, la tension monte à Bercy. Après avoir réuni plus d’une trentaine de représentants des différents secteurs économiques ce vendredi, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a annoncé des mesures visant à aider les entreprises françaises affectées par la paralysie de l’économie chinoise. Et ce, alors que l’épidémie pourrait déjà coûter 0,1 point de croissance économique à l’Hexagone.

Pour l’heure, les PME et les sous-traitants français sont « les plus touchés par l’épidémie de coronavirus », précise Bruno Le Maire. Comme lors des manifestations des « gilets jaunes » ou des grèves contre la réforme des retraites, le gouvernement se tient donc prêt à soulager leurs trésoreries en accordant des dérogations d’heures supplémentaires ou en étalant le paiement de charges sociales et fiscales. Il invite aussi les donneurs d’ordre des sous-traitants à se montrer « compréhensifs » sur les retards de livraisons qui pourraient les exposer à des pénalités.

Luxe, hôtellerie, tourisme, viticulture… ils trinquent

Ce vendredi, Bercy a fait le point sur les secteurs les plus concernés, révélant les dépendances françaises par rapport à la locomotive chinoise. Sont d’emblée cités le luxe, très prisé des consommateurs en Chine – et où les marques françaises sont déjà implantées –, mais aussi le tourisme et l’hôtellerie-restauration en France. Début février, le groupement national des chaînes hôtelières prévenait déjà, auprès du Monde, d'« annulations massives » de séjours prévus en France jusqu’en mars et avril. Les exportateurs de vins subissent eux la « double-peine » : en plus des baisses de commandes chinoises, ils essuient aussi la  hausse des taxes américaines décidées par le président des Etats-Unis, Donald Trump.

Certaines industries pourraient également être perturbées par le fait que l’épidémie « remet en cause un certain nombre de chaînes de valeur qui sont trop dépendantes de leur approvisionnement à l’étranger », déclare Bruno Le Maire. C’est le cas, par exemple, dans l’industrie automobile ou dans l’électronique, même si pour le moment, « il n’y a pas de ruptures […] visibles », précise la secrétaire d’Etat auprès du ministre, Agnès Pannier-Runacher. « Tout dépend en fait de l’évolution du coronavirus en Chine et du rythme de redémarrage des chaînes en Chine. Elles ont redémarré, mais la difficulté est qu’elles ne redémarrent pas en pleine capacité, puisque les opérateurs qui travaillent dans ces usines sont, pour certains d’entre eux, empêchés de venir », poursuit-elle.

La « souveraineté » française en question

Quoi qu’il en soit, « il faut savoir tirer un bien d’un mal », souligne Bruno Le Maire. Qui ne veut pas en rester là. « Cette épidémie montre que dans certaines filières, les difficultés d’approvisionnement peuvent poser un problème stratégique », explique le ministre. « On ne peut pas dépendre à 95 % de la fourniture de batteries électriques venues de Chine ou d’Asie, ou c’est que vous êtes dépossédées de votre souveraineté sur un composant stratégique et critique », prévient-il.

Il cite aussi l’industrie de la santé, où 80 % des matières premières pour les composants actifs d’un médicament viennent de Chine ou d’Asie. Un vrai souci pour l'« indépendance sanitaire à moyen ou long terme », souligne Bruno Le Maire. Au-delà de ces deux cas, Bercy entend donc passer au tamis l’ensemble des secteurs pour détecter les « vulnérabilités stratégiques d’approvisionnement des filières industrielles françaises » afin d’en « tirer les conséquences en termes d’organisation de nos filières », dixit le ministre.

Difficile de relocaliser en France

Seulement, le pourra-t-il ? Economiste à l’Université Clermont Auvergne et auteure de l’Economie de la Chine (La Découverte, 2018), Mary-Françoise Renard estime que cette démarche « ne peut être que limitée » au vu du fonctionnement actuel de l’économie, qui est très mondialisée, en particulier dans l’industrie.

Selon elle, les firmes ne sont guère tentées de rapatrier leurs filières de production qu’elles ont installées en Chine pour des raisons de coûts. Une réalité face à laquelle un Etat est impuissant puisqu’il s’agit d’entreprises privées, surtout soucieuses de se rapprocher d’un pays dont la population dépasse 1,3 milliard de personnes. C’est le cas de l’industrie pharmaceutique, pour qui la Chine « est un marché de consommateurs très important », et où la France a installé en conséquence des centres de recherche et développement, illustre la spécialiste.

Un autre obstacle est celui de certaines matières premières ou produits où la production chinoise domine. C’est le cas par exemple des terres rares, dont les Chinois contrôlent 90 % de l’approvisionnement, selon l’AFP, alors même qu’elles sont nécessaires aux smartphones, panneaux solaires et technologies militaires.

Signe de l’enjeu, Pékin n’a d’ailleurs pas hésité l’an dernier à sous-entendre qu’elle en bloquerait les exportations pour peser face à Donald Trump, à l’offensive depuis 2018 contre les pratiques commerciales chinoises « déloyales » selon lui, rapportait récemment l’AFP. Sans, toutefois, que l’argument ne pèse dans ce conflit entre les deux puissances, qui se traduit depuis deux ans par une hausse des droits de douane, d’un côté comme de l’autre, sur des centaines de milliers de dollars de marchandises. De concert avec le Canada, les Etats-Unis ont annoncé en septembre 2019 qu’ils s’allieraient pour exploiter les terres rares canadiennes et réduire ainsi leur dépendance à la Chine sur ce point.

"Airbus" des batteries électriques en France

Face à ses propres dépendances vis-à-vis de la Chine, le gouvernement français envisage pour le moment, de son côté, d’aider les entreprises à diversifier leurs approvisionnements là où cela sera possible. Et met en avant des démarches déjà en cours. S’agissant de l’industrie pharmaceutique, Bruno Le Maire compte sur un rapport consacré aux solutions à apporter aux pénuries de médicaments qui devrait être remis « d’ici à quelques jours ».

Le ministre de l’Economie s’est aussi prévalu d’une autre démarche positive déjà lancée, l’exemple de l'« Airbus » des batteries électriques, initiative franco-allemande pour atténuer la dépendance vis-à-vis de la Chine. Pour ce méga-projet, l’Union européenne a débloqué 2,3 milliards d’euros. Et un premier site pilote a été inauguré fin janvier à Nersac (Charente).