Réforme des retraites : Le retrait provisoire de l’âge pivot n’est « pas un recul politique mais plutôt une manœuvre »

INTERVIEW Vu que la question de l’équilibre n’est pas le cœur de la réforme, pour l’économiste Mireille Bruyère, le petit mouvement du gouvernement avec le retrait de l’âge pivot ne change pas grand-chose

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Edouard Philippe est Premier ministre depuis mai 2017.
Edouard Philippe est Premier ministre depuis mai 2017. — Jacques Witt/SIPA
  • Le gouvernement a annoncé samedi qu’il retirait provisoirement la mesure de l’âge pivot dans sa réforme des retraites et il ouvre des négociations.
  • Sauf que la marge laissée aux négociateurs laisse penser que l’âge pivot reviendra sous une forme ou sous une autre.
  • Pour l’économiste Mireille Bruyère, on ne peut pas parler de recul du gouvernement.

Le gouvernement a décidé de « retirer provisoirement » l’âge pivot – très impopulaire dans l’opinion – de sa réforme des retraites. « Provisoirement » car il y a tant de conditions dans la négociation ouverte par le gouvernement pour trouver une autre mesure qu’il est permis de se demander ce que les organisations syndicales vont bien pouvoir inventer. En tout cas, sur l’encéphalogramme plat du bras de fer sur la réforme des retraites, quelque chose a bougé samedi. 20 Minutes a demandé à « l’économiste atterrée » ( du nom d'un collectif) Mireille Bruyère, universitaire à Toulouse, ce que cela pouvait changer.

D’après vous, l’annonce faite hier par le gouvernement est-il une véritable concession ?

Non. Ça serait une concession si ça modifiait la cohérence ou la direction de la réforme. Le centre de la réforme, ce n’est pas nécessairement la mesure d’économie, c’est la transformation du modèle vers une retraite à points. Son objectif fondamental, c’est, finalement, de limiter le niveau des retraites avec le plafond à 14 % du PIB. Ce qui veut dire que quelle que soit l’évolution démographique française dans les décennies à venir (où on va avoir de plus en plus de personnes de plus de 60 ans) la part des richesses consacrée aux retraites sera toujours la même. La façon ensuite d’aménager un âge pivot ou pas est en fait une conséquence de ce principe.

Mais donc on enlève une des principales conséquences de la réforme par points ?

Même si on considère que le plus important dans la réforme, c’était l’âge pivot, ce n’est pas vraiment un compromis puisque le gouvernement dit : « Je le retire actuellement du projet mais il y a une obligation pour les partenaires sociaux de négocier pour trouver une solution et s’ils ne la trouvent pas c’est moi qui déciderai. » Or, vu la feuille de route, on sait déjà que l’accord est impossible. C’est comme si on disait à quelqu’un : « Vous devez négocier mais le résultat doit être celui-là. » Le cadre donné aux négociations est tel que c’est faire revenir l’âge pivot d’une autre manière. Ce n’est donc pas un recul politique mais plutôt une manœuvre.

La lettre du Premier ministre donne en effet une marge faible aux partenaires sociaux pour négocier. Néanmoins, peut-on imaginer d’autres voies que l’âge pivot dans cette voie étroite ?

Si on veut un équilibre du système en disant qu’il n’y a qu’une seule manière de le faire, ce n’est pas une négociation. Pour les retraites, il n’y a que trois leviers : le montant des cotisations, le montant des pensions et l’âge de départ. Le gouvernement ne veut pas augmenter les cotisations pour des raisons politiques et il estime qu’il ne faut pas baisser les pensions. On est donc sur une mesure d’âge. Cela conduit donc de toute façon à avoir plus de gens sur le marché du travail qui ne peuvent pas avoir une retraite à taux plein et même s’ils partent plus tard ils ont une retraite plus faible. Aujourd’hui, à l’âge de la retraite, 50 % des gens sont au chômage. On dit qu’il faut travailler plus pour préserver le niveau des salaires et des retraites mais c’est un peu mentir parce que dans les faits le « travailler plus » ne dépend pas des salariés. C’est décidé par les entreprises et les conditions macroéconomiques, qui échappent aux choix des individus.

Dans ce contexte de non-marge de manœuvre pour les partenaires sociaux, comment peut-on expliquer que l’Unsa et la CFDT, qui défendaient un retrait de l’âge pivot, crient aujourd’hui victoire ?

Dans son histoire, la CFDT, en particulier, a milité pour un système à points. Ils sont sur une définition de l’égalité des chances et de l’équité qui est mon point de vue aveugle et formelle puisque tout n’est pas comparable dans les conditions de travail des uns et des autres. Et donc vouloir coûte que coûte un système universel, c’est souvent produire plus d’inégalités que d’égalités. Comme la CFDT a toujours eu cette position, elle ne pouvait pas lutter frontalement contre cette réforme. L’âge pivot, qui veut dire travailler plus, n’est pas une revendication syndicale, elle s’est donc opposée à cette mesure-là en particulier. Ensuite, il y a une différence de perception de la réforme entre la tête des organisations syndicales et la base. Se concentrer sur l’âge pivot, c’est une stratégie institutionnelle qui ne correspond pas, je pense, à la majorité des syndiqués Unsa ou CFDT. C’est une question de communication pour des organisations qui ne peuvent pas tenir très longtemps un conflit social.

Les sondages semblent montrer qu’une majorité de Français et de Françaises est pour une retraite dite universelle, mais contre l’âge pivot. Avec cette mini-concession, le gouvernement ne compte-t-il pas gagner la bataille de l’opinion ?

C’est sûr ! Le gouvernement a un problème car certains secteurs sont très mobilisés mais il compte bien isoler ces secteurs en retournant l’opinion publique. Ensuite c’est simple : il suffit de ne plus rien concéder et que le mouvement s’essouffle de lui-même. La mobilisation de la SNCF, de la RATP et ici ou là d’EDF ne suffira pas s’il n’y a pas une mobilisation plus large. Le gouvernement cherche à montrer que les « jusqu’au-boutistes » sont une minorité qui blogue une majorité, etc. L’enjeu, aujourd’hui, pour les opposants, c’est d’expliquer cette réforme des retraites. Quand on pose la question comme ça dans un sondage « est-ce que vous êtes pour un système universel », tout le monde dit oui. Mais quand on voit concrètement ce que ça veut dire cette équité ou cette universalité des conditions, on se rend compte que ce n’est pas du tout évident. Le système à points est pour le moment très obscur, on ne sait toujours pas combien on va acheter un point. On s’engage dans un système dans lequel on ne sait pas quel va être le niveau des retraites. Plutôt plus faible qu’aujourd’hui si on en croit les études les plus fouillées.