Réforme des retraites : Quel scénario pour l'âge-pivot (et pour le financement) ?

NEGOCIATIONS L’âge d’équilibre reste la solution privilégiée par l’exécutif et le patronat

Nicolas Raffin

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Edouard Philippe après sa rencontre avec les syndicats, le 7 janvier 2020.
Edouard Philippe après sa rencontre avec les syndicats, le 7 janvier 2020. — Francois Mori/AP/SIPA
  • Les syndicats demandent tous a minima le retrait de l’âge-pivot de la réforme des retraites.
  • Le gouvernement s’est montré ouvert à l’organisation d’une conférence sur le financement.
  • Néanmoins, aucune avancée réelle n’a eu lieu ce mardi sur l’âge-pivot, inclus dans le texte envoyé au Conseil d’Etat.

L’âge-pivot, ou âge d’équilibre, est l’un des points clés de la réforme des retraites présentée par Edouard Philippe en décembre dernier. Le dispositif est aussitôt devenu la cible des syndicats : de la CGT à la CFDT, tous demandent son retrait depuis des semaines. A l’intérieur même de la majorité, certains députés LREM, comme Jean-François Cesarini, considèrent qu’un âge-pivot « uniforme » n’est « pas une bonne idée ». Alors que les partenaires sociaux ont été reçus ce mardi au ministère du Travail pour un nouveau round de concertations, le Premier ministre a laissé entendre sur RTL, quelques heures plus tôt, qu’il était « ouvert à des discussions sur beaucoup de sujets », et notamment celui du financement des retraites.

Selon le projet du gouvernement, le futur système « universel » de retraite par points ne pourra pas être en déficit, ce qui est le cas actuellement. Pour éviter que les pensions à verser aux retraités ne dépassent la somme des cotisations des actifs, l’exécutif prévoit d’introduire un âge-pivot, fixé à 62 ans et 4 mois dès 2022, et qui augmentera progressivement jusqu’à atteindre 64 ans en 2027. Si l’espérance de vie augmente, il continuera à progresser après cette date. Les salariés qui partiront avant cette borne d’âge subiront un « malus » permanent sur leur pension (par exemple – 5 %). A l’inverse, ceux qui partiront après auront droit à un bonus. L’objectif est d’inciter chacun à travailler plus longtemps – et donc à cotiser plus.

Relever les taux de cotisation, utiliser la Cades…

Mais l’âge-pivot n’est pas la seule solution pour garantir l’équilibre financier. Une autre option serait par exemple de relever les taux de cotisation (côté employeur ou salarié). En parallèle, « les projections du Conseil d’orientation des retraites (COR) annoncent une baisse des taux de remplacement (niveau de la pension versée par rapport au dernier salaire) dans les prochaines décennies, rappelle Michaël Zemmour, enseignant chercheur en économie à l’université Paris-I et chercheur associé à Sciences-Po (Liepp). Pour éviter ce scénario, plusieurs syndicats estiment qu’il faut mettre davantage d’argent dans le système ». Par ailleurs, en vue de combler le déficit d’ici à 2025, comme le souhaite le gouvernement, une utilisation de la caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades) et de ses 16 milliards d’euros pourrait être envisagée.

C’est pour évaluer ces différentes options que le patron de la CFDT, Laurent Berger, a réclamé dès dimanche l’ouverture d’une « conférence de financement ». Cette dernière aurait jusqu’à fin juillet pour faire des propositions « sur l’équilibre du régime à moyen et long terme ». En contrepartie, le syndicaliste demande que l’âge-pivot soit retiré du projet de loi qui doit être présenté en Conseil des ministres le 24 janvier.

L’initiative de Laurent Berger a-t-elle une chance d’aboutir ? « Banco pour cette conférence » a lancé lundi Bruno Le Maire, estimant que « le compromis est à portée de main. Un peu de bonne volonté, et on va y arriver ». Mais dans le même temps, le ministre de l’Economie a rappelé que l’âge-pivot restait « une bonne solution » et n’a pas fait mention de son possible retrait. Ce mardi, Edouard Philippe s’est quant à lui engagé à organiser une réunion de calage vendredi à Matignon afin de préparer la conférence. Mais, là encore, sans évoquer de geste sur l’âge-pivot.
 

Un texte déjà ficelé ?

Ce n’est pas vraiment une surprise. « Le gouvernement a déjà dit qu’il ne voulait pas de l’augmentation des cotisations ou d’une baisse des pensions, rappelle Michaël Zemmour. » Du coup, poursuit-il, « pour équilibrer le système, il ne reste plus qu’une nouvelle augmentation de la durée de cotisation, en plus de celle déjà prévue par la réforme Touraine [2014], ou alors cet âge-pivot. L’âge-pivot, c’est la seule solution qui reste quand on a écarté toutes les autres. S’il y a une conférence sur le financement, cela risque de se passer comme pour l’assurance chômage : les discussions auront tellement été cadrées à la base par le gouvernement que les partenaires sociaux n’aboutiront pas et que le gouvernement imposera des mesures d’économie. »

Un autre élément n’est pas de nature à rassurer les syndicats : le projet de loi sur la réforme des retraites a déjà été envoyé pour examen au Conseil d’État, une procédure obligatoire avant sa présentation en Conseil des ministres. Et Edouard Philippe a confirmé mardi devant les députés que l’âge-pivot faisait bien partie du texte. « En macronie, le "dialogue social" commence après le dépôt de la loi. Le mépris est sans limites » a commenté la députée Clémentine Autain (France Insoumise).

De son côté, l’exécutif s’est défendu de toute entourloupe : « Le texte peut être complété, il peut être modifié, c’est ce qu’on appelle des saisines rectificatives. Tout cela est très courant » a assuré la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, sur RMC. « Si les organisations syndicales et patronales font une meilleure proposition, plus intelligente (…) alors (…) nous la prendrons à notre compte » a complété le Premier ministre. En attendant un vrai geste du gouvernement sur la question de l’âge-pivot, la CFDT a d’ores et déjà annoncé qu’elle appelait à la mobilisation samedi prochain, tout comme l’intersyndicale (CGT, FO, FSU, Solidaires, CFE-CGC), qui demande le retrait pur et simple du projet.