Raffineries, réserves stratégiques… Le vrai du faux sur les risques de pénurie de carburant

FAKE OFF On fait le point sur les différentes affirmations et rumeurs autour d’un risque de pénurie de carburant à partir de ce mardi

Alexis Orsini

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Des pompes à essence en rupture de stock à Marseille, le 24 décembre 2019.
Des pompes à essence en rupture de stock à Marseille, le 24 décembre 2019. — Christophe SIMON / AFP
  • Alors que la CGT a appelé au blocage des raffineries de carburant, du 7 au 10 janvier, les craintes d’une pénurie de carburant au niveau national sont particulièrement vives.
  • Depuis plusieurs semaines, le gouvernement se veut rassurant sur ce sujet, sans forcément convaincre des internautes sceptiques.
  • 20 Minutes fait le point sur le fonctionnement des stocks en place dans l’Hexagone et sur la réalité concrète d’une éventuelle pénurie.

Le gouvernement ne cesse de le répéter depuis plusieurs semaines, que ce soit par la voix de Christophe Castaner, le 26 décembre, ou par celle d’Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique, le 2 janvier : malgré la grève contre la réforme des retraites, aucun risque de pénurie de carburant n’est à craindre pour les automobilistes français.

Ces affirmations sont pourtant accueillies avec scepticisme par de nombreux internautes, qui ne manquent pas de fonder leurs doutes sur certains outils disponibles en ligne – comme une carte indiquant les stocks de carburant par station-service. Ou encore sur les discours bien plus alarmistes de certains représentants du secteur, comme Emmanuel Lépine, secrétaire général de la CGT Chimie, qui a récemment dénoncé le « baratin complet » du gouvernement.

20 Minutes trie le vrai du faux sur ce sujet très discuté à la veille d’ un appel de la CGT au blocage des raffineries, du 7 au 10 janvier, afin « qu’aucun produit ne sorte pendant 96 heures ».

FAKE OFF

L’essentiel du carburant français est-il bien stocké dans 200 dépôts répartis dans toute la France ?

« L’approvisionnement des stations-service se fait à partir de 200 dépôts, donc il n’y a aucun problème d’approvisionnement des stations-service. Il n’y en a pas aujourd’hui et il n’y en aura pas demain », affirmait Elisabeth Borne sur LCI, le 2 janvier.

Ces dépôts font effectivement partie intégrante de la logistique de distribution du carburant aux automobilistes, comme nous le confirme Francis Duseux, président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip) : « En France, le pétrole est raffiné dans sept des raffineries en activité. Une fois qu’on a obtenu l’essence, le gazole et le fioul à partir du pétrole brut, ils sont envoyés [via pipelines et camions] dans les 200 dépôts répartis sur tout le territoire. Ensuite, ce carburant est acheminé depuis ces dépôts vers les 11.000 stations-service en activité. »

Ces dépôts situés aux quatre coins de l’Hexagone – comme le montre la carte de l’Ufip – représentent en outre une partie essentielle de la consommation française de carburant, comme le souligne le président de l’Ufip : « Les raffineries représentent à peu près la moitié de la consommation française de carburant, le reste est obtenu grâce aux importations, qui arrivent notamment par le port de Saint Nazaire. » Le pétrole raffiné arrive également dans l’Hexagone via les ports d’Antifer (au Havre) et de Fos-Lavéra (à Marseille).

Le nombre de dépôts en activité est toutefois en baisse sur les vingt dernières années, puisqu’on en comptait plus de 300 en 2000, comme le note le ministère de la Transition écologique sur son site : « Le maillage du territoire s’est distendu au profit de dépôts de grande capacité avec une fermeture accrue des petits dépôts. »

Les réserves stratégiques de carburant contiennent-elles vraiment trois mois de stock de carburant ? Et ont-elles déjà été utilisées depuis le début de la grève ?

Lors de son passage sur LCI, le 2 janvier, Elisabeth Borne a également tenu à rassurer les auditeurs sur les réserves nationales de carburant : « Nous avons des stocks pour fournir les Français pendant trois mois. »

« La France dispose, à l’échelle nationale, de 90 jours de stocks stratégiques en plus des stocks commerciaux détenus par les opérateurs. L’article D1336-47 du code de la défense impose à chaque opérateur de constituer et de conserver en stocks stratégiques 29,5 % des quantités de produits qu’il met à la consommation chaque année », nous précise le ministère de la Transition écologique. Et d’ajouter : « Comme c’est l’usage de manière régulière, […] les quantités très réduites des stocks stratégiques peuvent être mises localement à la disposition des opérateurs dans des zones où la demande en carburants est particulièrement forte. Les stocks stratégiques sont alors remis à niveau au plus tard sous un mois, notamment par l’acheminement de produits disponibles ailleurs sur le territoire. »

« Les réserves stratégiques s’appuient à la fois sur les 200 dépôts et sur les dépôts supplémentaires de raffinerie », souligne en outre Francis Duseux.

Ces réserves ont-elles vraiment été entamées à compter du 11 décembre dernier, comme l’a affirmé Emmanuel Lépine – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – lors de son passage au Média ?

« On a commencé à puiser dans les réserves stratégiques depuis cette date mais très légèrement, il y a encore énormément de stock disponible », assure Francis Duseux. « Les sept raffineries ne se sont jamais arrêtées, elles ont toujours tourné, on n’a jamais manqué de pétrole brut malgré les blocages [d’expéditions de carburant mais pas de production] à Marseille notamment, qui n’ont pas duré », ajoute-t-il.

Contacté par 20 Minutes, le groupe Total précise pour sa part que, malgré le blocage entrepris dans deux dépôts de raffineries dont les expéditions se font par conséquent « uniquement par pipeline [en raison de blocages] », « toutes les raffineries du groupe ont continué à produire depuis le 5 décembre ».

Le blocage annoncé des raffineries du 7 au 10 janvier peut-il entraîner une pénurie de carburant ?

Ce lundi, l’état des stocks de carburant au niveau national était plus proche de la normale que d’une éventuelle pénurie. « Nos adhérents nous envoient leurs données, et ce matin on était à 93 stations avec un défaut sur un produit, ce qui n’est quasiment rien sur le réseau global », note le président de l’Ufip.

Même constat chez Total, qui nous indique que « seules 26 stations étaient en rupture à 7 h 30 ce matin (soit 0,7 % sur un total de 3.500 au sein du Réseau Total) » et que « les stations sont bien approvisionnées ce lundi ».

Surtout, le potentiel blocage des raffineries, du 7 au 10 janvier, ne devrait pas entraîner de pénurie, selon le groupe, qui se dit « parfaitement préparé » à cet « arrêt des expéditions circonscrit dans le temps [sur trois jours] ».

Francis Duseux rappelle pour sa part un épisode vieux de dix ans pour souligner la difficulté d’aboutir à une pénurie par ces blocages : « Même en 2010, en pleine opposition contre la réforme des retraites, quand toutes les raffineries – sauf une – avaient été arrêtées, et que le port de Marseille avait été bloqué, l’approvisionnement avait pu continuer à être assuré, grâce à des importations de l’étranger notamment. Il est quasi impossible de bloquer toute la logistique française du carburant. »

La carte des stocks en station-service « Mon essence »/« Essence & CO » est-elle vraiment fiable ?

Régulièrement citée par de nombreux internautes pour montrer le prétendu contraste entre les discours du gouvernement, jugés faussement rassurants, la carte « Mon essence » (ou « Essence & CO » sous sa forme d’appli) est censée montrer l’état des stocks dans les différentes stations-service de France. Mais sa nature collaborative limite sa fiabilité.

Car si les internautes sont nombreux à utiliser la fonction « signaler une rupture », ils le sont beaucoup moins lorsqu’il est question de « signaler un réapprovisionnement », comme ont pu le constater, début décembre, nos collègues de Ouest-France. En contactant directement six stations indiquées comme en rupture sur la carte collaborative, ils ont ainsi observé qu’une seule l’était réellement en pratique – le réapprovisionnement ayant eu lieu dans les autres, sans qu’il soit indiqué par les utilisateurs de la plateforme.

Les gestionnaires du service reconnaissaient en outre eux-mêmes dépendre de la « bonne volonté de la communauté d’internautes », et faire face à la « malveillance » de certains, qui cherchent à créer la panique en faisant croire à une (fausse) rupture de carburant dans certaines stations.

Pour se tenir au courant de manière fiable de l’état des stocks en station, il vaut donc mieux privilégier la carte du prix des carburants proposée par le gouvernement, puisque celle-ci s’appuie sur les déclarations des gestionnaires de points de vente de carburants, ce qui lui permet de livrer des informations en date « de la veille du jour en cours ».

La pénurie de carburant peut-elle être provoquée par une ruée vers les stations-service ?

C’est le leitmotiv du gouvernement depuis le début des inquiétudes autour d’une éventuelle pénurie : celle-ci pourrait devenir réalité si les automobilistes, pris de panique, faisaient le plein préventif de carburant.

« Si les consommateurs se précipitent dans les stations-service pour faire des réserves dont ils n’ont pas besoin, ça multiplierait par quatre la demande normale et ça poserait problème », confirme Francis Duseux.

C’est ce qui explique notamment que Total recommande à ses « clients de ne pas modifier leurs habitudes de consommation : la chaîne logistique d’approvisionnement des carburants en France est adaptée pour répondre à la situation actuelle, qui à cette heure n’a que des impacts très localisés sur l’approvisionnement de nos stations ».